Politiques de tension évitables - Par Bilal TALIDI

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Pourquoi ne s’est-on avisé de l’urgence de la réforme qu’après l’entame de la mise en œuvre du chantier de la généralisation de la protection sociale, alors que le problème est posé depuis des lustres, condamnant la réforme aux travers de la précipitation ?

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La Commission nationale des étudiants en médecine et pharmacie au Maroc a appelé récemment à un sit-in devant le Parlement, suivie, les 7 et 8 décembre, d’une grève nationale générale pour le boycott des cours théoriques et pratiques, des stages hospitaliers et des gardes et astreintes de jour et de nuit. 

Le ministère de l’Enseignement supérieur, tout comme celui de la Santé, n’ayant pas jugé bon d’ouvrir un dialogue avec cette catégorie, le mouvement s’est durci avec l’annonce d’une grève ouverte à compter du 16 décembre.

Ce qui est frappant dans cette fronde est qu’elle ne concerne pas des revendications matérielles propres à une catégorie spécifique, mais porte plutôt sur le rejet de la réduction de la période de formation des futurs médecins de sept à six ans.

Il faut admettre que la question est très sérieuse du fait qu’elle soulève deux problèmes majeurs auxquels il faudrait faire face. Le premier est lié à l’impératif de combler le déficit en praticiens, tandis que le second se rapporte à l’accompagnement de la politique de généralisation de la couverture sociale. Faut-il rappeler que ce dernier chantier requiert la formation de nombres importants de médecins, surtout que le programme gouvernemental ambitionne de mettre en place la médecine de famille à l’horizon 2024, en vue d’alléger la pression sur les services des urgences et d’assurer une orientation pertinente des patients et malades vers les services concernés.

Lors de la séance mensuelle des questions orales à la Chambre des représentants, le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch a évoqué un autre aspect sérieux du problème. Il s’agit de la concurrence étrangère qui draine une partie importante des médecins et ingénieurs marocains, au point d’interpeller des responsables allemands sur l’hameçonnage des cadres nationaux en miroitant à nos lauréats des offres incitatives à l’expatriation.

Ces données démontrent si besoin est que l’on est en présence d’enjeu stratégique qui porte sur les besoins du pays en médecins en vue de la mise à niveau de son système de santé, de la création d’un certain équilibre au niveau des prestations sanitaires et de l’amélioration des indicateurs du service public de santé.

Nul ne peut contester le bien-fondé de ces arguments. Néanmoins la question qui se pose porte sur le timing et la teneur de cette réforme. D’autant qu’on est en présence d’un déficit à combler en termes de praticiens, dont a été conscient très tôt. Toutes les données du ministère de la Santé depuis plus d’une décennie le démontrent. Le problème de l’expatriation des médecins marocains était devenu constant dans le discours des responsables du ministère, bien avant le gouvernement Abdalilah Benkirane. 

En principe, toute réforme, particulièrement dans ce secteur au long cours, est souvent entamée dès les premières années de la formation, ce qui donne à l’étudiant en médecine le temps de s’adapter avec les nouveaux prérequis et aux unités des cours théoriques et pratiques de répartir, de manière équilibrée, le cursus académique de sept ans dans le nouveau format de six ans.

Mais sans revenir une décennie en arrière, la réforme a été évoquée tôt, précisément avec la présentation du programme gouvernemental et l’investiture de l’actuel gouvernement.  Seulement le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdellatif Miraoui, a marqué le pas et ne s’est avisé de l’urgence de la réforme qu’après l’entame de la mise en œuvre du chantier de la généralisation de la protection sociale. Pris de court, il s’est retrouvé dans l’obligation d’imposer une réforme bâclée et en conséquence inadmissible.

Théoriquement, la première mesure de réforme que le ministre était censé prendre était d’agir rapidement sur deux leviers : augmenter l’effectif des étudiants inscrits dans les facultés de médecine et de pharmacie, de manière à répondre aux attentes du système de santé sur une période de six ans, menant à l’horizon 2027 ; et dans le même temps mettre en œuvre la réforme dès la première année académique (2021/2022), qui a vu l’installation du nouveau gouvernement.

Par ailleurs, au lieu d’élargir l’accès des étudiants aux facultés déjà opérationnelles, M. Miraoui a ouvert les inscriptions dans les facultés des sciences de Béni-Mellal et d’Errachidia, sachant que ces deux villes ne disposent pas encore de facultés de médeci

ne. Pourtant, le ministre n’était pas sans savoir que l’ouverture des deux facultés de médecine était tributaire au préalable du financement (entre 14 et 20 milliards de Dh avec un CHU), sans parler des travaux de construction et d’équipement (4 ans au moins). Cela signifie que la formation d’un étudiant dans ces deux sites ne commencerait qu'au moins quatre ans plus tard, si ce n’est plus amenant l’étudiant à obtenir son diplôme bien avant la mise en service effective d’une faculté et d’un CHU.

On pourrait légitimement objecter que le plus important, aujourd’hui, n’est pas tant le nombre de lauréats dans six ans, dès lors que le problème consiste à combler le déficit dès 2024.

C’est qu’en vérité, M. Miraoui aurait dû, il y a deux ans déjà, mettre les étudiants inscrits en 2ème année et plus devant leurs responsabilités, leur expliquer la teneur de la réforme promise, et réorganiser les unités des cours théoriques et pratiques de telle sorte à intégrer les cours de la 7ème et de la 6ème année dans un module condensé. Seulement alors il aurait anticipé toute velléité contestataire dans les facultés de médecine et des ingénieurs.

Cette situation n’est pas sans induire une question sérieuse sur les raisons de cet atermoiement et le mobile qui a poussé à surprendre les étudiants en classe terminale par cette décision. M. Miraoui n’avait-il pas à sa disposition suffisamment de temps pour faire l’essentiel et ouvrir un débat serein avec les étudiants pour éviter toute complication ? Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

Il se pourrait que la concurrence étrangère sur les médecins marocains soit un élément de réponse. Les Marocains savent pertinemment que leurs ressources sont limitées face à la concurrence étrangère. Le ministère de la Santé n’a guère les moyens de rivaliser avec les incitations et les offres d’autres cieux, aux lauréats nationaux. Et en l’absence d’une possible mesure juridique contraignante, le meilleur que pourrait offrir le ministère, déjà exsangue, serait de convaincre les lauréats marocains par le service du pays et l’exaltation de leur patriotisme et de leur devoir envers la Nation. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il a choisi ‘’d’amputer’’ d’une année la formation des futurs médecins marocains, en vue de dissuader une concurrence étrangère insoutenable, sous prétexte que ces candidats n’auraient pas terminé le cursus nécessaire !

Toutefois, il est vrai que des pays de l’Union européenne (France, Belgique et Espagne) ont réduit à six ans la formation des étudiants en médecine. Mais cette réforme a été portée par une vision stratégique claire, entamée dès la première année du parcours académique. Ainsi, les unités des cours théoriques et pratiques ont été agencées, de manière sereine et élaborée, de sorte à réduire l’éventuel hiatus entre un lauréat ayant subi une formation de 7 ans et son compère de 6 ans. Tout le contraire de la précipitation qui entoure la réforme actuelle au Maroc !

Si cet atermoiement n’a de finalité que de « dézinguer » le parcours d’un lauréat en ramenant sa formation de sept à six ans, juste pour éviter qu’il n’aille faire ses preuves sous d’autres cieux, ce serait faire peu de cas des effets catastrophiques et des risques réels sur la santé publique que pourrait avoir le recrutement d’un médecin n’ayant pas achevé ses unités théoriques et pratiques. On n’ose l’imaginer

Si, par contre, la finalité de la politique gouvernementale, ce qui parait plus recevable, est de fournir les ressources humaines nécessaires pour combler le déficit en praticiens, il faudrait alors que le service de la santé publique soit doté de ressources compétentes et qualifiées, capables de faire la différence, et non pas d’un médecin ‘’amputé’’ dans sa formation.

 

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