Afrique-Europe : l’union du maniaco-dépressif avec la perverse narcissique ?

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Rupture(s). Utiliser une parabole de couple dysfonctionnel pour caractériser la relation entre deux continents pourrait paraître au mieux, inélégant, ou au pire, inadapté. Pourtant, la pandémie du Covid-19 a permis de mettre en lumière, plus que tout autre crise, les failles de la relation Euro-Africaine, invitant les parties prenantes à enfin adresser les sujets critiques qui entravent cette fameuse « communauté » de destins que d’aucuns appellent de leurs vœux depuis plusieurs décennies. Au nord comme au sud, les conditions pour l’instauration d’une relation mature, équilibrée et mutuellement bénéfique semblent désormais presque réunies, pour peu que l’on se donne la peine d’effectuer la thérapie indispensable à l’émergence d’une nouvelle union.

C'est à travers une question apparemment simple dans les colonnes du quotidien The Guardian que l'éditorialiste britannique Afua Hirsh posait il y a quelques jours les termes essentiels du problème entre Europe et Afrique : « Pourquoi les succès de l'Afrique contre le coronavirus sont-ils minimisés ? ». Citant notamment le controversé remède traditionnel malgache Artemisia, promu à grand renfort de publicité par le Président Rajoelina et adopté par près de vingt pays du continent, l'éditorialiste a pris la peine de contacter le très respecté institut allemand Max Planck afin d'en mesurer l'efficacité. De manière contre-intuitive, ledit institut a affirmé que les résultats enregistrés par cette plante étaient « très intéressants » et que des recherches étaient en cours. « Ferions-nous preuve de la même défiance si un pays européen avait mis en avant l'Artemisia comme remède ? » interroge Hirsh ? Probablement pas... L'éditorialiste va même plus loin en affirmant que la condescendance européenne à l'endroit de l'Asie a vraisemblablement contribué à accélérer la propagation de la pandémie, et que l'attitude actuelle du vieux continent à l'endroit de l'Afrique empêche de reconnaitre avec justesse les succès enregistrés par le berceau de l'humanité. En effet, de manière très factuelle, l'Afrique n'a pas connu avec le Coronavirus l'apocalypse sanitaire qui était annoncée par nombre d'experts occidentaux. Mieux, malgré des moyens limités et des difficultés logistiques majeures, le continent a en majorité fait mieux que nombre de pays européens dans sa gestion de la pandémie. Sauf que très peu l'ont relevé.

Un statu quo prémédité et organisé ?

L'attitude européenne à l'encontre de l'Afrique sur la question du virus n'est pas isolée. Elle est le révélateur d'un état d'esprit qui prévaut depuis les indépendances africaines, et dans lequel le continent a souvent agi à la manière d'un maniaco-dépressif et l'Europe comme une perverse narcissique. D'un côté, voici un continent jeune et pauvre, récemment affranchi du joug colonial tout en regorgeant de matières premières. De l'autre un continent vieux qui est « riche parce qu'il a pu avoir un accès très bon marché aux ressources de l'Afrique », comme l'affirme l'essayiste et militant écologiste Pierre Rabhi. Forte de ses atouts, l'Afrique aurait du connaître un décollage économique exponentiel. Le reste de l'histoire est connu. La conjonction de la fragmentation, du népotisme, du manque d'intégration régionale, combinée à des systèmes politiques basés sur la rente - à l'instar de ceux installés par les puissances coloniales- ainsi que les soubresauts de la guerre froide ont contribué à laisser l'Afrique sur le bord du chemin du développement. L'équivalent de plusieurs « plans Marshall » seront déversés sur le continent en cinquante ans, pour des résultats nettement insuffisants. La montée en gamme dans les chaînes de valeurs mondiales par l'Afrique ne sera amorcée qu'à l'orée du XXème siècle, vraisemblablement trop tard. Côté européen, sans pour autant sombrer dans les théories du complot, beaucoup de choses ont été faites pour maintenir le continent dans un état de sous-développement chronique. Lorsque l'Europe aura besoin de main d'œuvre pour se reconstruire et alimenter son secteur vorace du bâtiment, elle fera appel aux travailleurs immigrés maghrébins puis sub-sahariens, vidant ainsi en partie le continent de forces vives. Quelques décennies plus tard, ces mêmes pays européens feront tout pour construire une « immigration intérieure » en stigmatisant ces populations d'origine africaine. De même, des contrats léonins avec des pays pétroliers ou miniers du continent seront maintenus et prolongés par des lobbies politiques puissants de part et d'autre de la Méditerranée. Le cynisme sera même poussé jusqu'à avoir jusqu'encore récemment des mercenaires européens - souvent proches des services de renseignement de leurs pays- être impliqués dans des tentatives de déstabilisation politique en Afrique. 

En même temps, l'Europe a continué - collectivement et pays par pays- à articuler un discours humaniste, progressiste et démocratique dans sa relation avec le continent, contribuant ainsi à mettre en lumière un paradoxe de tous les instants. D'un côté, le vieux continent tente par tous les moyens de préserver ses positions économiques historiques, en n'hésitant pas à avoir recours aux pressions politiques, à la coercition, voire dans certains cas à la manipulation. De l'autre, l'Europe affiche un volontarisme de discours nourri par une sémantique empreinte de bons sentiments en invitant l'Afrique à se développer et à se démocratiser. Face à cette schizophrénie, tel un maniaco-dépressif, l'Afrique n'a eu de cesse d'en redemander. Et comme une perverse narcissique, l'Europe a continué à alimenter cette relation déséquilibrée.

Des voix africaines emblématiques appellent à sortir du schéma mortifère

Des voix parmi les plus respectées de part et d'autre appellent désormais à sortir de ce schéma. Dans une tribune parue récemment dans The Conversation, l'économiste Carlos Lopes, ancien patron de la commission économique pour l'Afrique des Nations Unies (UNECA) et l'une des figures emblématiques du continent, appelait ainsi à « ajouter de la taille, de l'échelle et de la vitesse » dans les relations entre les deux continents. Dans une prose ciselée et pesée au trébuchet, Lopes estime que « Le moment est venu de mettre un terme à la lassitude du dialogue et au cynisme face aux nouvelles initiatives européennes unilatérales, chacune annoncée avec pompe et circonstance. » avant d'ajouter « Au lieu de cela, les relations UE-Afrique devraient être guidées par un instrument qui encadre clairement le partenariat de continent à continent, avec une gouvernance commune et des objectifs et cibles convenus. » La conviction de Carlos Lopes est partagée par beaucoup de leaders du continent avec lesquels j'ai eu l'occasion d'échanger au cours de ces dernières semaines. S'ils divergent sur la manière de remettre les compteurs à zéro, tous estiment que le moment est venu de sortir de cette relation dysfonctionnelle. Reste à savoir qui sera l'initiateur de l'indispensable conversation « difficile » qui ouvrirait la voie à la réinvention du binôme. L'Afrique souffrant de fragmentation chronique et d'un faible niveau de représentativité de ses instances collectives à l'instar de l'Union Africaine ne peut compter que sur une poignée de personnalités. L'Europe, quant à elle, est en proie à des déchirements internes qui ne semblent pas près de se résorber, même si la commission semble avoir trouvé en l'allemande Ursula Von Der Leyen une patronne capable de diriger et d'innover. Certains avancent donc la solution qui consisterait à ouvrir davantage le futur sommet Europe Afrique à des personnalités de la société civile de part et d'autre de la Méditerranée afin d'amorcer un dialogue franc et constructif. Dans ce cadre, qu'il nous soit permis de rêver et d'imaginer qu'Edgar Morin et Souleymane Bachir Diagne puissent conduire un groupe de personnalités qui sauront nous emmener vers les chemins de la convergence. J'en ai la conviction, c'est en convoquant les philosophes que les cultures africaines et européennes sauront entremêler leurs racines pour construire un avenir commun mutuellement bénéfique. En bref, saurons-nous être à la hauteur de l'irremplaçable Hannah Arendt, et voudrons nous construire "l'unité dans la diversité" et être à la hauteur de son antienne qui veut que les "mots justes trouvés au bon moment sont de l’action » ? 

*Analyse publiée dans La Tribune (France) du 08/06/2020