Amour et Alzheimer s'entremêlent dans ''La mémoire éternelle'', nommé aux Oscars

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La productrice et réalisatrice chilienne Maite Alberdi assiste au déjeuner des nominations aux Oscars au Beverly Hilton à Beverly Hills, Californie, le 12 février 2024. En tant que journaliste, Augusto Gongora s'est battu pour faire la chronique de la violente dictature militaire chilienne. Mais c'est son combat pour conserver ses propres souvenirs qui a fait de lui le sujet d'un documentaire nommé aux Oscars, dans le film "La mémoire éternelle" (Photo Valerie MACON / AFP)

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Comme journaliste, Augusto Gongora s'est battu pour décrire les violences de la dictature militaire au Chili. Mais c'est son combat contre sa mémoire évanescente, partagé avec son épouse, qui en a fait le sujet d'un documentaire nommé aux Oscars, "La mémoire éternelle".

Réalisé par la Chilienne Maite Alberdi, il dépeint la progression de la maladie d'Alzheimer au sein d'un couple qui s'efforce jour après jour de garder intacte la flamme de leur amour, comme leur pays essaye de ne pas oublier les fractures du passé.

"Le film est devenu la métaphore de la perte de mémoire d'un pays entier, à travers ce qu'il advient à Gongora", explique à l'AFP Maite Alberdi, 40 ans.

"C'est aussi un rappel important du fait que quand vous perdez votre mémoire rationnelle, il y a une mémoire émotionnelle qui prend le dessus. Et cette charge historique demeure même si votre mémoire s'envole".

Le film, nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur documentaire, chronique cinq ans de la vie quotidienne d'Augusto Gongora et de son épouse Paulina Urrutia, une actrice et ancienne ministre de la Culture devenue son aide-soignante.

"J'y ai vu une manière très particulière de parler d'Alzheimer à travers l'amour: la maladie n'est pas perçue comme une tragédie mais comme un contexte", a expliqué la réalisatrice.

"Cela n'a pas été trop difficile à filmer car c'est une grande leçon d'amour", souligne Maite Alberdi, déjà nommée pour les Oscars en 2021 pour un documentaire, "The Mole Agent", sur la solitude des seniors.

Le 10 mars à Los Angeles, elle rivalisera pour l'Oscar du meilleur documentaire avec "20 jours à Marioupol", "Tuer un tigre", "Bobi Wine: The People's President" et "Les Filles d'Olfa".

"Pas d'identité" 

Membre d'un média clandestin pendant la dictature d'Augusto Pinochet, Augusto Gongora avait ensuite écrit un livre sur les premières années de cet épisode noir de l'histoire chilienne ("Chile: La Memoria Prohibida", "Chili: La mémoire interdite") puis travaillé à la télévision après la fin de la dictature en 1990.

Lui qui a passé des années à entrer chez les gens pour pouvoir raconter leurs histoires, il a ouvert sa propre porte à Maite Alberdi, exposant son intimité à un moment de vulnérabilité.

"Il savait qu'il voulait raconter l'histoire de sa fragilité", dit la réalisatrice. Lui et son épouse "se sont jetés à corps perdu" dans ce projet, qui intercale des scènes de leur quotidien marqué par Alzheimer avec des images d'archives de leur vie d'avant.

Dans l'une d'elles, Paulina Urrutia lit à son mari une dédicace qu'il avait rédigée à son intention dans un exemplaire de son livre, à l'époque où ils commençaient à se fréquenter.

Les mots d'alors ont aujourd'hui une résonance particulière: "Sans mémoire, nous ne savons pas qui nous sommes... Sans mémoire, pas d'identité".

Pendant la pandémie de Covid-19, la réalisatrice a confié, sans grand espoir sur le résultat, une caméra au couple pour qu'il poursuive sa chronique.

Les images ainsi captées "avaient une telle profondeur" que ce problème a fini par devenir une bénédiction, assure-t-elle aujourd'hui.

Selon Maite Alberdi, la décision d'interrompre le tournage s'est imposée d'elle-même.

"Il y a une scène dans le film où il (Gongora) confie: +Je ne suis plus là+", raconte-t-elle. "C'est la première fois en cinq ans que je l'ai senti mal à l'aise avec lui-même. Ce moment où il se voyait perdre son identité, c'était pour moi la limite".

Augusto Gongora est décédé à l'âge de 71 ans en mai 2023, quatre mois après la première de "La mémoire éternelle" au festival de Sundance, où son histoire a remporté le principal prix pour les documentaires.  (AFP)