L’enfer, ils y étaient déjà. Chardons et clous de girofle de Yahya Sinwar raconte – Par Samir Belahsen

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Yahya Sinwar, l’enfer j’y ai toujours été

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“L’enfer, c’est les autres”, écrivait Sartre. Je suis intimement convaincu du contraire. L’enfer, c’est soi-même coupé des autres.”

Abbé Pierre 

“Je me crois en enfer, donc j'y suis.”

 Arthur Rimbaud 

Après une longue hésitation, je me suis offert une fugue, une première lecture du roman de Yahya Sinwar, le leader du mouvement Hamas à Gaza, écrit en 2004 dans la prison de Beer Sheva : Chardon et clous de girofle

La littérature carcérale m’a toujours fasciné et intrigué, écrire quand on a « les yeux bandés, les mains ligotées et la voix bâillonnée», c’est un exercice de liberté alors qu’on est censé en être privé.

Permettez-moi de rappeler ici quelques textes Marocains de ce genre littéraire.

Sept Portes (Sabaat abwab)  Abdelkrim Ghallab 1965, Le Chemin des ordalies en 1982 et Chroniques de la citadelle d’exil en 1986 de Abdellatif Laàbi, Kana wa akhawatuha en 1986 de Abdelkader Chaoui, À l’ombre de Lalla Chafia en 1989 de Driss Bouissef Rekab, Le Maroc, du noir au gris de Abraham Serfaty, Les Invités. Vingt ans dans les prisons du Roi de Raouf Oufkir. Ahmed Herzenni, qui vient de nous quitter, s’est livré à une toute autre littérature carcérale, un retour autocritique sur les doxa qui ont fondé dans les années 60 et 70 ce que l’on a appelé ‘’le Nouvelle gauche’’, principalement le Marxisme. Son livre, intitulé : Notes de prison, Marxisme, religions et réalités contemporaines, est attendu à l’occasion de l’hommage qui lui sera rendu le 29 décembre 2023. Ecrit en prison et achevé en 1981, il est resté à son tour prisonnier des étagères jusqu’à ce que sa maladie le décide, pressentant la fin proche, de le publier. Le crabe ne lui donnera pas le temps de le voir édité ; ce livre qui préfigurait son témoignage, ‘’je ne suis pas une victime, mais un révolutionnaire’’, lors des auditions des anciens détenus politiques par l’Instance Equité et Réconciliation.

Écrire l’Histoire, écrire des histoires…

Si dans toute création littéraire il y a une forme de résistance, la littérature carcérale est le plus souvent un acte de résistance en soi.  

Le roman d’Abou Ibrahim Sinwar est dans ce cas précis, un acte de bravoure et une profession de foi. Il bouillonne d’amour de la patrie et de souffrances. Il démontre la profonde compréhension de l'écrivain de la société palestinienne puis de la question palestinienne. Il nous explique sa lecture de son évolution. Il y décrit les étapes de la croissance du mouvement islamique conservateur et révolutionnaire .

Le narrateur démarre du camp de la plage (camp pour réfugiés palestiniens à Gaza) et parcoure l'histoire de la Palestine depuis 1967 (la défaite Arabe) jusqu'au début des années 2000. 

Le roman n’est pas un simple catalogue des souffrances des réfugiés palestiniens dans les camps palestiniens, il rappelle d’abord leurs rêves constants de retour vers leurs villes et villages, ces rêves-droits accompagnaient toujours les principaux personnages du roman. Ce n’est pas seulement un attachement métaphysique à la terre en tant que telle, c’est principalement une recherche de dignité. 

D’abord Ahmed, le narrateur, jeune homme en apparence, obéissant, respectueux et plutôt ambitieux, voit en son cousin Ibrahim un modèle de patriotisme et de dignité, son héros. Il suit ses traces et en devient très proche. L’auteur aussi …

La mère, représente la patience et la résilience de toutes les mères de Palestine.  Son mari disparu depuis la guerre de 1967, elle a dû assumer la charge d'élever ses sept enfants. En plus, elle  s’occupait de deux autres enfants du frère de son mari, martyr de la même guerre. 

Mahmoud, le fils aîné, a étudié l'ingénierie en Égypte. Il a été arrêté à plusieurs reprises pour son activisme politique à l'université. Après son retour, il a travaillé comme ingénieur en bâtiment pour  l’UNRWA. Il milite au mouvement Fatah et s’oppose au mouvement islamique. Il s’insurge contre toute humiliation.

Entre lui et ses frères Hassan, Ahmed et Muhammad, et leurs cousin Ibrahim, les discussions sont houleuses qui ne sont pas sans rappeler, par moments, la Trilogie du Caire de Najib Mahfoud. La différence de visions entre les fractions traverse les familles. Ibrahim est un jeune homme religieux, il porte ses convictions et ses préoccupations depuis son enfance. Il a étudié à l'Université islamique de Gaza et a préféré y rester. Il a été soumis à plusieurs arrestations, humiliations, harcèlements et menaces.

La famille de Mahmoud ressemble à toutes les autres familles des camps. On y trouve des martyrs, des projets de martyrs, des orphelins et des veuves.

La mosquée Al-Aqsa et Al Qods sont bien décrites par le narrateur qui nous en fait une visite guidée par Ibrahim mentionnant les moindres détails. 

La vie de réfugié : l’enfer

Le roman raconte avec moult détails les conditions difficiles dans lesquelles vivent les habitants des camps palestiniens, notamment quand les hivers sont rigoureux, lorsque la pluie s’invite à cause des fissures des toits en zinc ou par la porte dans les maisons qui sont basses.… Les habitations, puisqu’on ne peut parler de maisons, sont trop petites pour accueillir des familles nombreuses…

Sans nier son aspect littéraire, le roman est plus un témoignage socio-politique sur une période importante par un acteur majeur de la phase actuelle.

J’ose espérer que l’auteur n’a pas arrêté d’écrire en quittant la prison. Un témoignage sur la période postérieure à 2004 devrait nous éclairer sur ces deux dernières décennies marquées par l’échec du processus d’Oslo.

S’il y a obligatoirement une conclusion à tirer du roman de Yahya Sinwar nous explique, c’est que si les résistants Palestiniens ont ouvert les portes de l’enfer le 07 octobre 2023, ils ne l’ont pas fait de l’extérieur, ils y étaient et depuis longtemps.  

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