Zemmour ou la duplicité identitaire 3/4 – Par Driss Ajbali

Zemmour ou la duplicité identitaire 3/4 – Par Driss Ajbali

Caricature parue dans Charlie Hebdo - Teigneux et besogneux, Zemmour a réussi à déplacer le curseur du courage intellectuel. Avec lui, l’audace a changé de camp acculant ses adversaires à la pusillanimité. Il n’est plus le héraut de l’antisystème. Il est devenu le réacteur nucléaire d’un (ou du) système. Ses audaces sont toxiques et proprement immorales. Elles sont vomitives.

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Avec « La messe n’est pas dite », Éric Zemmour poursuit sa croisade identitaire. Sous couvert de défendre la civilisation judéo-chrétienne, il recycle son vieux discours sur l’immigration, l’islam et la décadence occidentale, en l’habillant d’un vernis théologique. Driss Ajbali, sociologue et essayiste, auteur de Eric Zemmour, un outrage français (La Croisée de Chemins), démonte ici la duplicité d’un polémiste passé du prophétisme nationaliste à une dérive messianique, où s’entremêlent sionisme exacerbé, nostalgie impériale et rhétorique de guerre culturelle.

Driss Ajbali

Le nouveau livre d’Éric Zemmour, La messe n’est pas dite, n’est que la version allongée, et adaptée au public français, d’un texte paru dans la revue nord-américaine First Things. Commandé par le directeur de cette revue, cet article fut publié, en juin 2025, avec le titre « Sauver l’Europe Chrétienne ».

L’attirance d’Éric Zemmour pour des personnages forts est patente. En 2022, son tropisme poutinien ne lui avait pas porté chance. Il a même contrecarré sa conquête électorale, après l’invasion de l’Ukraine, le 24 novembre 2022. Cette fois, il entend exploiter les retombées de la victoire de Donald Trump.  Son livre ne se termine-t- il pas par un éloge du catholicisme états-unien et surtout pour le vice-président J.D Vance, l’une des figures proéminentes, avec l’assassiné Charles Kirk.

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Zemmour vit le mouvement MAGA comme une aubaine. Et s’il partage avec eux la théorie de « remigration », le national conservatisme et la lutte contre le wokisme (en particulier la remise en cause du droit à l’avortement et du mariage gay), il ne lui a pas échappé que les catholiques sont un puissant soutien de l’administration et de la coalition MAGA. Cela l’a probablement inspiré. Il milite désormais pour un sursaut judéo-chrétien des Français et même des Européens.

Il y a bien un rapport à l’immigration comme dénominateur commun entre Éric Zemmour et l’actuelle administration américaine. Ils partagent tout particulièrement la politique de «remigration». Et si celle-ci vaut bien une messe.

Il y a, cependant, une différence de taille. L’Amérique de Trump ne vise pas «L'envahisseur mahométan ». Au contraire, les premiers immigrés renvoyés sont des catholiques de l’Amérique du sud. Zemmour, lui, ne vise que l’Islam et les Musulmans. Sa guerre à des accents de croisade. C’est dire qu’il a dû vivre l’élection du nouveau maire de New-York comme un déplaisir insupportable et comme une imbuvable déconvenue.

En 2021, l’effet de la nouveauté avait joué en faveur d’Éric Zemmour, lorsqu’il avait écrit, comme un acte de candidature, La France n’a pas encore dit son dernier mot. Avec son nouveau livre, La messe n’est pas dite, l’initiative a perdu de fraîcheur. Il y a même de la redite pour éviter le verbe radoter. En 2022, il aspirait à sauver la nation française du grand remplacement qui la menace. Aujourd’hui, son ambition a changé d’envergure. Il se veut comme un nouvel apôtre. Il veut sauver, du péril musulman, l’âme chrétienne de la France et de l’Europe. En 2022, il a tenté de jeter son dévolu la droite filloniste, la plus traditionnelle, celle de la Manif pour tous, de Civitas ou de Riposte laïque…. Celle-ci, déboussolée et orpheline de Fillon, éliminé de la course, Zemmour, qui n’ignore pas que le vote juif demeure minoritaire, a tenté vainement de la capter.

Il faut avoir un culot d’acier pour voir le salut de la France, fille ainée de l’Église, dans le reniement du catholicisme universaliste et humanitaire pour le remplacer par une version identitaire, virilement masculiniste et guerrière, dont les États-Unis de J.D. Vance donne un avant-goût. Il faut vraiment n’avoir pas froid aux yeux pour prescrire l’oblitération de Vatican II. Ça a tout l’air d’un nouveau baiser de Judas, version 2027.

Teigneux et besogneux, Zemmour a réussi à déplacer le curseur du courage intellectuel. Avec lui, l’audace a changé de camp acculant ses adversaires à la pusillanimité. Il n’est plus le héraut de l’antisystème. Il est devenu le réacteur nucléaire d’un (ou du) système.  Ses audaces sont toxiques et proprement immorales. Elles sont vomitives.

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Si l’invasion de l’Ukraine en 2022 a déjoué ses desseins politiques, le 7 octobre 2023 et le Hamas l’ont remis sur la selle. Car Zemmour est un excellent jongleur des identités. Il excelle dans ce qu’on pourrait qualifier de duplicité identitaire. Il peut être le juif berbère quand cela est nécessaire. Le Français patriotard comme nul autre pour qui la nation est « un plébiscite de tous les jours ». Et enfin le sioniste, pire que Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, quand il le faut, car il ne l’assume pas toujours. À Netanya, près de Tel-Aviv, il avait animé un meeting, devant une foule constituée principalement de Franco-Israéliens, Éric Zemmour leur dira en parlant des Musulmans « C’est eux ou nous », avant de poursuivre : « Vous avez été chassés du Maghreb et le Maghreb vous a suivis », en référence à l’immigration maghrébine en France. « Une population antijuive » que la France a « importée ».

Les juifs ashkénazes de l’Europe de l’Est ont inventé le Sionisme. Un sionisme intellectuel et conceptuel. Les juifs orientaux, les séfarades de France, en ont fait une mystique belliqueuse, habilement dissimulée. Pendant longtemps, dans les années 1980 particulièrement, ces derniers étaient les maîtres à penser de l’antiracisme qu’ils ont trusté. Ce sont eux qui ont évacué, avant de les marginaliser, les marcheurs de 1983 parce que maghrébins et musulmans. Depuis les années 2000 et surtout depuis le 7 octobre 2023, les descendants des juifs du Maghreb affichent un sionisme débridé, exalté et parfois déchaîné. Parmi les plus connus, outre la caricature obséquieuse de Habib Meyer (Tunisie), on trouve, l’un des cerveaux, Georges Bensoussan (Maroc), les plus nombreux, ceux d’origine algérienne dont le journaliste Paul Amar, métamorphosé. L’organisateur des galas à la gloire de l’armée israélienne, Frank Tapiro, l’hystérique Elisabeth Lévy, le faux gentil Enrico Macias, ou encore la ministre Aurore Berger[1]. Il y a aussi la nouvelle vedette Sarah Knafo (Maroc). Même Julien Dray a viré sa cuti. Serait-ce là une forme de taqiyya ou simplement en chassant le naturel, celui-ci revient au galop.

Dans son dernier livre, Zemmour revendique en quelque sorte l’importance de son rôle dans cette bascule : « des intellectuels juifs de gauche, affichèrent leur horreur de la baguette, du béret et toute franchouillardise …. Je ne regrette pas d’avoir été parmi les rares qui ont fait entendre une voix discordante, même si cela m’a valu la vindicte, voir la haine, des plus fanatiques »[2].  Préalablement il a rappelé que « le prolongement de la droitisation de la société israélienne, sous l’influence démographique des séfarades, qui ont marginalisé la gauche travailliste et l’establishment ashkénaze, auxquels on devait la fondation de l’État. Cela n’était pas évident. En France même, au cours des 1980, la principale « communauté juive » d’Europe avait vu ses représentants institutionnels et ses élites intellectuelles et artistiques, être pris d’un grand vertige idéologique. : On s’éloigna des rives de l’Israélitisme français : on parla avec emphase des juifs de France, et non plus de français de confessions, juives, comme si la France était un simple territoire où on résidait, et non plus un peuple et une nation dont on faisait partie ».

Autre motif de fierté, c’est d’avoir été « un des vecteurs principaux dans mon pays, alors que même que les institutions juives me couvraient d’injures et s’en tenaient à l’ancien discours « antiraciste ». Mais la jeunesse juive, qui avait souvent grandi en banlieue et côtoyé les jeunes Maghrébins, refusait désormais de tomber dans ce panneau. La présence réelle des populations musulmanes, de plus en plus nombreuses en Europe, dissipé le mythe soigneusement entretenu dans les années d’après-guerre autour de al andalous et la prétendue douceur de vivre et coexistence entre « les trois religions du livre »[3]

Adepte de la déconstruction et des renversements des situations, Zemmour va jusqu’à contester, « ce que répètent, les commentateurs médiatiques et les politiques », à propos de du ricochet tectonique du conflit du Moyen-Orient « ce n’est pas le conflit israélo-palestinien, qui a été emporté en France et en Europe mais, au contraire, la violence, antijuives, de nombreux jeunes musulmans, ici, qui a donné un nouvel éclairage à la guerre là-bas » [4]. L'outrance infamante, ce n’est pas ce qui fait peur à zemmour.

Zemmour prend bien le soin de préciser, pour qu’on le comprenne bien, qu’il parle bien d’une lutte contre l’islamisation, et non contre tous les musulmans ». Pris de vertige que donne l’air des cimes intellectuel, il annonce que tout go « ce n’est pas l’islam que je souhaiterais réformer ; je n’ambitionne nul le rôle de Luther, de la religion de Mahomet ; c’est seulement pour la France et pour les musulmans français que j’invite à cette mue indispensable », avant de brandir la laïcité, à la française dans toute sa rigueur, comme « seule solution ». Parce que celle-ci « prévoit un devoir de discrétion dans l’espace public, et qui doit donc interdire tout signe religieux comme le voile, non pas seulement à l’école, mais aussi à l’université, au travail, dans la rue même » et de finir par ajouter : « la laïcité fut une arme de guerre contre l’église ; elle doit aujourd’hui devenir une alliée dans la sauvegarde de l’identité chrétienne des pays d’Europe »[5] . Maxime Rodinson disait que « l’Islam, c’est un communisme qui s’ignore ». Zemmour le pastiche en disant que le « musulman est un homme politique qui s’ignore ».[6]

Qu’on me comprenne bien aussi. Je suis pour ma part un sémite. Je refuse par avance que mon propos, question de le disqualifier, soit taxé d’antisémitisme. Il y dans le monde des sionistes dignes et respectables. C’est l’escroquerie intellectuelle qui est insoutenable.

Enfin, Éric Zemmour croit dur comme fer à la puissance du volontarisme en politique. Il prend comme modèle la gestion de l'épidémie de la COVID-19, « les dirigeants des pays occidentaux n’ont pas hésité à fermer les frontières et interdire leurs habitants de sortir de chez eux. On ne peut pas imaginer plus grande contrainte, et une liberté individuelle, plus sacrée que celle d’aller et venir. Mais nos gouvernants l’ont fait, car ils estimaient qu’il a en allait de la santé de chacun, voire de la vie de chacun. Si la COVID-19 menaçait, le corps des Français et des Européens, l’islamisation menace leurs âmes.[7] C’est dire qu’il ose tout.

Quand Zemmour a traité Emmanuel Macron de « adolescent pas fini », les proches du président, qui n’ont pas non plus leurs langues dans la poche, diront de lui qu’il est « une synthèse de Goebbels et de Gargamel ». Goebbels, c’est excessif. Sur Gargamel, en revanche, ils ont vu juste. Zemmour en a, en effet, toutes les caractéristiques : vaniteux, machiavélique, désireux de pouvoir et traître aux idéaux de sa culture biblique. Faudra-il rappeler que les manigances de Gargamel, face au Schtroumpfs, sont toujours vouées à l’échec. Il en sera de même de la croisade, dont son dernier opuscule est un nectar de répulsion, de haine recuite.

Ce livre, enieme offensive s’il en est, n’est qu’un prêche abject. Son auteur escamote l’un des fondements bibliques : "Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour" (1 Jean 4:8).

Un verset clé.

[1] Fille de Alain Dorval, de son vrai nom Alain Fernand Jean-Marie Bergé, acteur et chef d'entreprise français né en 1946 à Alger. Aujourd’hui décédé, il était notamment la  régulière voix française de Sylvester Stallone, de Nick Nolte et Danny Aiello.

2 La messe n'est pas encore dite. Page 86-87.

3Page 76.

4Idem.

5Page 91.

6Un quinquennat pour rien. 2016. Page 33.

7Page 93