Silos subis, stratégie absente : le mirage industriel marocain – Par Adnan Debbarh

Silos subis, stratégie absente : le mirage industriel marocain – Par Adnan Debbarh

Les groupes étrangers ne sont pas venus pour créer une souveraineté industrielle. Leur mission ? Produire à bas coût, pas bâtir une industrie.

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Le Maroc industriel patine. Derrière les discours flatteurs sur les écosystèmes et l’industrialisation 2.0, une réalité crue s’impose : absence de stratégie intégrée, dépendance aux donneurs d’ordre étrangers, désarticulation des filières, et talents locaux marginalisés. Adnan Debbarh démonte, pièce par pièce, le mirage d’une souveraineté industrielle encore en construction… depuis cinquante ans.

Lors d’une rencontre économique récente, Mohamed Bachiri, dirigeant de Renault Maroc, personnalité qui, de par ses responsabilités professionnelles et associatives, s’y connaît en industrie, a dit à peu près ceci : « Le taux d’intégration locale dans l’automobile peut encore progresser. »
Une déclaration polie, sans aspérités, presque administrative.

A y regarder de plus près, cette phrase sonne comme un aveu.
Une manière élégante de dire que l’écosystème ne prend pas. Que l’ancrage local stagne. Que l’usine tourne, mais que l’industrie, elle, tarde à émerger.

Et pour cause : Renault, comme Stellantis, agit aujourd’hui en silo.
Est-ce par cynisme ou par calcul ? A la décharge de ces deux entités, d’abord les autorités marocaines ne leur ont rien demandé, ensuite, et tout simplement, il n’y a rien autour. Pas de politique industrielle intégrée. Pas de filière amont solide. Pas de chaîne de valeur nationale.

Donc, pas de marge de manœuvre.

Les groupes étrangers ne sont pas venus pour créer une souveraineté industrielle.
Leur mission ? Produire à bas coût, pas bâtir une industrie.
Puisque le Maroc leur propose un site, un port, un avantage fiscal, sans aucune exigence rigoureuse d’intégration, de sourcing local véritablement significatif, aucun tissu de fournisseurs, aucun projet national cohérent, alors ils opèrent dans l’isolement le plus rationnel et ...le plus confortable.

Ils ne l’ont pas choisi. Ils l’ont trouvé en arrivant.

Oui, les silos sont en partie subis.

Y compris par ceux qui les occupent. Mais qui paie vraiment le prix de cette fragmentation ? Les sous-traitants locaux, trop souvent relégués à de simples exécutants, enfermés dans des contrats déséquilibrés, quand ils existent. Les diplômés, eux, subissent une autre forme de déclassement : 60 % des ingénieurs marocains travaillent hors du secteur industriel.                                 Que vaut un modèle qui ne profite ni à ses talents ni à ses entrepreneurs ?

L’industrie, sans inclusion, devient un décor. Elle tourne sans faire société.

Et pourtant, nous continuons à parler d’écosystèmes. C’est le mot à la mode.
Batteries. Hydrogène. Aéronautique. Chantiers navals.
Les visuels sont léchés, les conférences bien orchestrées. Les présentations ministérielles parlent d’“industrialisation 2.0”.
Une formule séduisante… mais que recouvre-t-elle vraiment ?
Un marketing de relocalisation ? Une promesse d’usines connectées ? Ou une vision d’ensemble, adossée à des filières denses et souveraines ? Rien n’est moins sûr.

Oui, c’est ambitieux. Oui, c’est long.
Mais on ne bâtit pas une industrie ainsi.

La réalité, elle, est plus contrastée.

Oui, l’automobile marocaine a vu croître un tissu de PME, souvent à capitaux étrangers, qui produisent localement une partie des composants.
Mais les pièces à forte valeur technologique ou stratégique restent, elles, importées.
L’aéronautique assemble, mais ne conçoit pas.
Le textile reste tributaire des filières turques et au-delà.
L’agro-industrie transforme peu...alors qu’il pourrait aller plus loin.

Le secteur des phosphates demeure le seul réellement intégré, piloté, il est vrai, par une entreprise d’État visionnaire, mais sans équivalent.

Pourquoi un tel succès n’a-t-il pas essaimé ? Parce que l’OCP incarne une rare continuité stratégique sur plus de vingt ans. Une exception dans un paysage où les initiatives changent au rythme des gouvernements. Le paradoxe marocain est là : capable de bâtir une souveraineté dans un secteur comme les phosphates, mais incapable de répliquer cette démarche dans d’autres filières essentielles. L’exemple existe, mais n’inspire pas. Il faut le dire, si l’OCP a réussi, c’est par une alliance rare : État stratège, recherche appliquée, ancrage territorial. Pourquoi cette alchimie reste-t-elle confinée à un seul secteur ?

 

Ce dont nous disposons, ce n’est pas un tissu industriel.
C’est une juxtaposition de segments fonctionnels. Une mosaïque d’unités. Sans articulation systémique.

Certes, nous avons des filiales, des zones franches, des plateformes performantes.
Mais ces entités, pour la plupart, sont organisées autour des logiques de leurs donneurs d’ordre internationaux.
Elles produisent ici, mais pensent et innovent ailleurs.
Elles sont installées sur notre sol, mais rarement insérées dans un projet productif national.

Depuis cinquante ans, le Maroc change de stratégie industrielle comme on change de logo.
Substitution dans les années 1970. Contrats-programmes dans les années 1990. Grappes sectorielles,  zones franches, plans d’accélération, écosystèmes...
Mais toujours le même angle mort : un projet industriel structurant.

On a facilité, mais pas planifié. On a communiqué, mais rarement industrialisé.
Et on a surtout oublié qu’une souveraineté économique ne s’importe pas.                Elle se construit.

Ce qui manque ? Une boussole. Une volonté. Un pacte.

Un pacte productif national, entre l’État, le secteur privé, les universités et les territoires.
Un cadre stratégique de long terme, porté politiquement, appuyé par :

Un fonds industriel souverain, capable de financer les intrants critiques ;

Des contrats de filière avec objectifs de montée en gamme locale ;

Une agence de transfert technologique, chargée de relier entreprises étrangères et centres de recherche ;

Et surtout, une confiance restaurée, fondée sur la stabilité des règles et la lisibilité des priorités.

Lire aussi : Le tango inachevé de l’État et du secteur privé – Par Adnan Debbarh

Car l’industrialisation ne se décrète pas. Elle se mérite.
Et surtout, elle se structure.
En partant du terrain. En connectant les secteurs. En misant sur la compétence locale, la valeur ajoutée nationale et les synergies d’écosystèmes réellement vivants.

Pourquoi cela ne prend-il pas ? Parce que nous laissons faire, au lieu de construire.
Nous attendons que le donneur d’ordre vienne, investisse, forme et peut-être  transfère un peu. Mais personne ne transfère une souveraineté.

Regardons ailleurs.
La Corée du Sud a bâti sa sidérurgie, ses chantiers navals, ses machines-outils, avant de devenir une puissance électronique.
L’Allemagne repose sur un maillage de PME interconnectées.
Le Vietnam impose des transferts technologiques à ses investisseurs étrangers, un minimum de sourcing local.
Ces pays organisent, incitent, contraignent, planifient.

Le Maroc, lui, tente de s’inspirer, parfois à tort, de ces modèles. Les plans d’accélération industrielle empruntent aux recettes coréennes ou allemandes, sans intégrer nos spécificités. Or, peut-on appliquer les standards d’une économie formelle à 100 % dans un pays où plus de 40 % de l’activité est informelle ? Comment bâtir des filières durables quand 80 % des offres industrielles exigent un bac+2 que seuls 12 % des marocains possèdent ? À force de copier-coller des modèles exogènes, on oublie d’écouter notre réalité.

Nous, nous espérons. Et les multinationales, elles, font ce qu’on leur permet de faire.

Car quand on ne demande rien, on n’obtient rien.

Faut-il pour autant rejeter l’investissement étranger ? Certainement pas.
Il est utile, souvent structurant. Mais il ne peut être le seul moteur d’un développement industriel.
Sinon, nous ne faisons que louer un atelier, sans jamais bâtir l’usine.

Le Maroc est à un tournant.
Il peut devenir le Mexique de l’Europe, atelier efficace, dépendant des pièces venues d’ailleurs.
Ou il peut devenir le Taiwan de l’Afrique, un centre de compétence, de production, d’innovation.

La première voie est confortable.
La seconde est difficile.
Mais elle est la seule qui vaille.

Parce qu’on n’importe pas une nation industrielle. On la forge.