Culture
La Palestine, pays des seuls Palestiniens : la preuve irréfutable
La première vague d’immigration juive en Palestine
En relisant Le Chemin de La Mecque de Muhammad Asad, né Leopold Weiss, converti à l’islam en 1926 et figure majeure de la pensée musulmane contemporaine, surgit une question troublante : comment cet intellectuel d’origine juive a-t-il pu devenir l’un des plus fervents défenseurs de la cause arabe face au sionisme naissant ? La réponse se trouve dans un face-à-face décisif avec Chaim Weizmann, futur président d’Israël, où Asad opposa des arguments implacables à la logique de dépossession. Plus qu’un témoignage historique, ce récit résonne comme une mise en garde visionnaire contre les impasses du projet sioniste et contre les souffrances qu’il allait engendrer.

Par Mustapha HMIMOU
En lisant Le chemin de La Mecque de Muhammad Asad (1900-1992) - paru en anglais sous le titre The Road to Mecca, disponible en français chez plusieurs éditeurs - né juif autrichien sous le nom de Leopold Weiss et converti à l’islam en 1926, une question directe m’est venue à l’esprit. Puisque les conversions de juifs à l’islam demeurent extrêmement rares, et puisque Muhammad Asad fut un acteur engagé dans la naissance du Pakistan en 1948, au moment même où naissait l’État sioniste en Palestine, et sachant la capacité redoutable des sionistes à infiltrer leurs adversaires, je me suis d’abord demandé : Asad n’était-il qu’un simple agent au service du projet sioniste ?
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Mais ce soupçon s’est vite dissipé à la lecture attentive de son ouvrage. J’y ai trouvé un passage décisif où Asad relate sa rencontre directe avec Chaim Weizmann, chef du mouvement sioniste et futur premier président de l’État d’Israël (1949-1952). Dans ce dialogue, Asad s’opposa frontalement au projet et le réduisit au silence devant l’assistance, grâce à des arguments solides et irréfutables. Ce sont des arguments qui me venaient souvent à l’esprit, mais que je m’étonnais de ne pas voir opposés plus clairement à la propagande sioniste, du moins en Occident, où des foules manifestent contre leurs gouvernements qui continuent de soutenir Israël, ne serait-ce que par leur silence face à ses crimes. Nous avons, aujourd’hui plus que jamais, besoin de redécouvrir ces arguments à travers la voix de Muhammad Asad.
L’auteur explique que, malgré ses origines juives, il éprouva très tôt un rejet profond du sionisme. Outre sa sympathie personnelle pour les Arabes, il considérait comme moralement condamnable qu’un peuple venu de l’étranger, soutenu par une puissance impériale, vienne imposer sa majorité en Palestine et arracher la terre à un peuple qui y vivait depuis des millénaires. C’est pourquoi il défendait systématiquement les Arabes dans les débats, ce qui déconcertait la plupart des juifs qu’il côtoyait. Ceux-ci ne comprenaient pas son estime pour les Arabes, qu’ils considéraient comme arriérés, avec le même mépris dont les colons européens avaient affublé les peuples d’Afrique. Rares étaient ceux qui s’intéressaient réellement à l’opinion arabe, et presque aucun n’essayait d’apprendre leur langue, préférant se retrancher derrière la conviction que la Palestine constituait l’héritage légitime du peuple juif.
Il raconte ensuite sa discussion marquante avec Weizmann lors d’une visite en Palestine. Impressionné par l’énergie et l’intelligence du leader sioniste, il l’entendit exposer les difficultés financières du projet et le manque de soutien international, tout en rejetant la responsabilité morale sur « le reste du monde ».
Asad osa alors l’interroger sur la population arabe et lui demanda comment il pouvait espérer fonder un État juif malgré l’opposition écrasante de la majorité. Weizmann répondit froidement que les Arabes ne resteraient pas majoritaires très longtemps. Asad insista sur la dimension morale : n’était-ce pas une injustice que de déposséder des habitants enracinés depuis des siècles ? Weizmann rétorqua qu’il s’agissait simplement de récupérer une terre jadis injustement arrachée aux juifs.
Asad le contredit : les juifs avaient été absents de Palestine pendant près de deux millénaires, et leur domination effective avant l’exil n’avait pas excédé cinq siècles, et encore, de manière fragmentaire. S’il fallait accepter ce raisonnement, alors les Arabes pouvaient, à leur tour, revendiquer l’Andalousie, qu’ils avaient gouvernée pendant sept siècles avant d’en être expulsés, il y a à peine cinq siècles. Weizmann balaya l’argument, affirmant que les Arabes n’étaient que des envahisseurs en Espagne, et qu’ils n’avaient donc aucun droit historique à y rester.
C’est alors qu’Asad asséna la réplique décisive : en réalité, ce sont les Hébreux eux-mêmes qui furent des envahisseurs en arrivant en Palestine, une terre déjà habitée par d’autres peuples comme les Amorites, les Édomites, les Philistins, les Moabites et les Hittites. Ces peuples y demeurèrent bien après la dispersion des juifs par les Romains, et leurs descendants vivent encore aujourd’hui sur cette terre. Ils n’étaient pas des étrangers, contrairement aux juifs après leur sortie d’Égypte, tout comme le projet sioniste allait chercher à imposer un retour artificiel. Cependant, Asad ne rappela pas que le peuple d’Israël s’était en réalité constitué et multiplié en Égypte, à partir des douze fils de Jacob, et non en Palestine où il n’existait auparavant qu’une seule famille, celle de Jacob lui-même.
Asad précisa en outre que les Arabes venus de la péninsule au VIIᵉ siècle ne formèrent qu’une minorité, et que la majorité des Palestiniens actuels descendent de ces anciens habitants, arabisés avec le temps, certains devenus chrétiens, d’autres musulmans. Weizmann accueillit ces remarques accablantes d’un sourire poli avant de changer de sujet.
Asad sortit de cette rencontre insatisfait, sans surprise. Il ne s’attendait pas à convaincre Weizmann, mais espérait éveiller en lui et chez les dirigeants sionistes un minimum de scrupule moral. Ce fut peine perdue. Au contraire, il fut regardé avec hostilité pour avoir osé remettre en cause ce que l’on présentait comme un droit inaliénable.
Avec stupeur, Asad se demanda comment un peuple aussi brillant pouvait réduire la question arabe à un angle de vue aussi étroit, ignorant que toute solution juste et durable ne pouvait reposer que sur la coopération avec les Arabes. Il craignait déjà que cette politique n’engendre une spirale de souffrance, de conflits et de haine. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est rien d’autre que la confirmation éclatante de ses craintes, et même bien au-delà. Car cet État artificiel reste incapable de trouver une profondeur démographique, culturelle ou géographique dans un environnement arabe uni, tandis que le Palestinien, où qu’il se trouve du Maghreb au Golfe, se sent toujours sur sa terre naturelle.
Asad voyait clairement que cet État, même victorieux à court terme, demeurerait condamné à l’isolement et à la peur constante de sa disparition. Et ce qui le bouleversait le plus, c’était la contradiction douloureuse : comment un peuple ayant subi des siècles d’oppression pouvait-il, à son tour, infliger une injustice aussi criante à une nation innocente de ses malheurs passés ? Leçon cruelle de l’histoire, pensait-il, mais qui ne parvenait pas à apaiser son amertume en la voyant se répéter sous ses yeux.