Goncourt 2025 : La maison vide de Laurent Mauvignier - Par Samir Belahsen

Goncourt 2025 : La maison vide de Laurent Mauvignier - Par Samir Belahsen

La Maison vide de Laurent Mauvignier vu par l’IA qui n’a rien retenu des personnages

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Couronné du Goncourt 2025, La Maison vide de Laurent Mauvignier s’impose comme une fresque de la mémoire et du silence, une méditation sur la transmission, la perte et la fragilité des filiations, dit du roman Samir Belahsen happé par le récit d’une maison abandonnée, où l’auteur exhume un siècle et demi d’histoire familiale et nationale, dans une langue à la fois dense, lumineuse et musicale.

Samir Belahsen

                     « Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l'aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d'un fémur fossilisé, le squelette d'un animal préhistorique que personne n'a jamais vu… »

Page 45.

                      « Les mots ont traversé le siècle avec les paroles des vieux, les intonations des vieux, comme si les vieux survivaient dans leurs enfants et petits-enfants et qu'ils nous parlaient à travers ces derniers. »

Page 92.

« La Maison vide », vient de décrocher (le 4 Novembre) le prix Goncourt. Il avait déjà obtenu le prix littéraire « Le Monde » et « le Prix des libraires de Nancy-Le Point ».

L’auteur, Laurent Mauvignier, est un écrivain français né en 1967 à Tours. Il avait notamment publié « Dans la foule » (2006), « Des hommes » (2009), « Ce que j’appelle oubli » (2011), « Autour du monde » (2014) et « Continuer » (2016) objet de notre prochaine chronique.

A l’âge de huit ans, il est hospitalisé, on lui offre exemplaire d’ « Un bon petit diable », de la Comtesse de Ségur. L’idée de l’imaginaire, de l’évasion par l’écriture, est née en lui : Echapper à l’immobilisme du réel en s’identifiant à un personnage libre de son mouvement. Il va prolonger le désir d’évasion par l’écriture.

Il cumule les récompenses et les prix jusqu’au Goncourt 2025.

L’histoire 

Dans « La Maison vide », Laurent Mauvignier nous fait plonger avec lui dans un siècle et demi d’histoire. On découvre à travers une maison familiale, refermée depuis vingt ans, une histoire familiale. L'auteur y fouille, il cherche désespérément une Légion d'honneur.

Il exhume les objets, les photographies, les images et les silences. On y découvre : un vieux piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux. 

Il suit la piste de ses ancêtres et découvre une lignée dominée par des femmes, marquée par les aspirations artistiques, les cicatrices des humiliations et des secrets.

La maison vide est peuplée de récits. S’y croisent deux guerres mondiales et la ruralité de la première moitié du XXème siècle, puis de l'histoire de tout le XXe siècle, ses révolutions techniques, économiques, sociales, féminines.

Laurent Mauvignier nous conte une histoire de pouvoirs et de violences faites aux hommes et aux femmes.

En faisant les portraits très intimes de trois générations, le récit nous permet d’observer les femmes et leurs conditions.

L'arrière-arrière-grand-mère, Marie-Jeanne "la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser", épouse soumise de Firmin, n’est libérée que par la guerre et sa mort et qui devient patronne grâce à la grande guerre.

Marie-Ernestine, l'arrière-grand-mère, la pianiste aux ailes brisées par Jules son mari, deviendra la figure héroïque familiale. Jules, l'amoureux fini en charpie dans les tranchées.

Marguerite, la grand-mère, qui a payé cher pour tous les autres, la seule à avoir connu l'amour, effacée de l'histoire et des photos de famille.

Au bout de cette lignée, le silence, et le père, qui a mis fin à ses jours.

Le récit explore la faiblesse des liens familiaux, les fissures, les secrets héritées et la succession du non-dit.

Les parcours des personnages illustrent la complexité des rapports et les fractures d’une société qui a traversé les deux guerres.

Mauvignier compose son roman avec une structure singulière. Il alterne les voix, les époques et les silences.

Dans son « oratorio » littéraire, chaque mot, chaque émotion, chaque objet, chaque silence devient éloquemment révélateur.

Les personnages de Mauvignier sont inoubliables, il prend le temps et les mots pour leur donner non seulement des visages mais aussi une âme.

L’auteur pose la question fondamentale de la mémoire familiale et la transmission des secrets, entre silence et parole.

Il décrit la condition des femmes sur plusieurs générations, entre aspirations brisées, résilience, humiliations et rôle primordial dans la transmission. Il décrit les failles et dépeint les rapports de force familiaux. La maison n’est qu’une métaphore du temps, du vide existentiel et de la lourde charge de la lignée.

L’auteur brille quand il tisse l’interaction entre « petites » histoires intimes et l’Histoire du XXe siècle avec ses bouleversements.

Singularités et innovation de la narration

Le récit alterne sans coupure souvenirs, ellipses puis retours en arrière. Il conte la succession des générations sans suivre la chronologie. Cette narration avec une construction non linéaire du temps ne nuit nullement

On peut aussi déceler chez l’auteur un certain rejet du didactisme. Il sait détourner le regard, glisser sur les failles, les absences et les silences. Il assume les limites de ses fouilles, l’impossibilité de tout saisir.

La narration est sensible mais rigoureuse. L’influence d’Emile Zola et de Flaubert est perceptible. Il y a aussi du Modiano dans cette « fouille archéologique ».

Enjeux littéraires

Mauvignier use d’une narration mêlant voix, points de vue, époques et rythmes, pour donner une ampleur rare à la saga familiale.

L’écriture est centrée sur la matérialité du souvenir tout en laissant une place privilégiée au manque, à l’absence, à la « maison vide » comme espace mental et symbolique.

Le récit rassemble un patchwork d’histoires et de destinées, où la recherche du passé devient l’enquête existentielle.

Le « je », nouveau pour l’auteur, est dé-nombrilisé. Un « je » plutôt humble. Ses phrases, souvent longues, font corps avec le récit, elles embrassent par vagues l'intimité des personnages.

« La Maison vide » est un roman magistral sur les conditions de la mémoire et en même temps sur l’innovation narrative.

Plusieurs auteurs ont exploité le prétexte de la recherche de l’histoire familiale pour percer la mémoire collective et « fouiller » l’Histoire au sens large.

Dans son roman autobiographique, "Les Années", Annie Ernaux transforme l'histoire de sa famille en une fresque des événements du XXe siècle. L’histoire familiale mue en fresque sociale.

Patrick Modiano, qui a reçu le prix Nobel en 2014, dans son récit « Dora Bruder » utilise une enquête sur sa famille pour exhumer tel un archéologue la mémoire, l’occupation, l’absence et l’oubli.

Dans la littérature, cette approche permet de mêler les petites histoires à la grande Histoire ce qui permet de réfléchir sur les destins individuels à l’aune des destins collectifs.

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