Culture
DE FIGUIG A TAMBOCTOU : NOS RIVES COMMUNES – PAR ABDELJLIL LAHJOMRI
’’ De Figuig, l’oasis verdoyante imbriquée au cœur des montagnes de l’est marocain, à Tombouctou, le lecteur découvre une ondulation des convergences autour de la prestigieuse cité de l’Empire songhaï, édifiée sur les bords du fleuve Niger.’’ (Abdeljlil Lahjomri)
De Figuig à Tombouctou : Maroc-Mali, Histoire et patrimoine partagés, que viennent d’éditer l’Académie du Royaume er l’Agence de l’Oriental parcourt comme l’explique Mohamed Mbarki, Directeur général de l’Agence, ‘’huit siècles de relations fécondes entre les deux rives de l’immense espace sahélo-saharien’’. Figuig, oublié des hommes et de leurs écrits, renoue sur 499 pages, en compagnie de Tombouctou, avec son histoire et retrouve ses actes de pensée et ses faits d’arme grâce aux contributions scientifiques d’une panoplie de chercheurs et d’universitaires. L’évènement est assez inédit pour ne pas être dûment salué. Et pour le présenter qui mieux ceux qui l’ont supervisé : Mohamed Mbarki, dont on retrouvera la préface dans l’édition de demain, et Abdeljlil Lahjomri, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, qui, dans son avant-propos, décrit une traversée érudite et poétique de l’histoire transsaharienne. En évoquant l’exploration que fait l’ouvrage des routes caravanières, des brassages culturels et des filiations spirituelles entre le Maroc et le Mali, M. Lahjomri attire l’attention sur une mémoire commune qui relie les oasis marocaines aux rives du Niger. Pour lui c’est un plaidoyer vibrant pour la relecture géopolitique, intellectuelle et humaine d’un espace sahélien que l’histoire a tissé de liens indéfectibles.

Tous les lieux du souvenir ont besoin de guides pour rappeler et instruire. Le contenu du présent ouvrage aux contributions mêlant histoire, anthropologie politique et anthropologie du religieux, relations internationales et itinéraire transsahélien, intègre aussi les routes du négoce, du commerce des affinités électives à celles du nomadisme touareg, en passant par les chemins des explorateurs et des savants pour célébrer la mémoire en partage. Sobrement intitulé De Figuig à Tombouctou : Maroc-Mali, Histoire et patrimoine partagés, il est question dans ce livre d’une remémoration historique : celle de la transversale reliant la région de l’Oriental marocain à Tombouctou, la mythique cité malienne aux 333 saints dont Al Farouk, le cavalier hissé à bride abattue sur son cheval blanc, est le protecteur.
De Figuig, l’oasis verdoyante imbriquée au cœur des montagnes de l’est marocain, à Tombouctou, le lecteur découvre une ondulation des convergences autour de la prestigieuse cité de l’Empire songhaï, édifiée sur les bords du fleuve Niger. Cette ville emblématique du Mali est devenue, au carrefour des Afriques du Nord et en deçà du Sahara, du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle, un puissant creuset du commerce de l’or, de l’ivoire, du sel et d’autres marchandises. Ce fut aussi un vigoureux centre intellectuel et culturel grâce aux talents et à la riche diversité des cosmogonies existant dans un espace fécond. L’islam a également contribué à la splendeur acquise par l’université coranique de Sankoré avec l’appui d’autres medersas associées aux trois mosquées de Djingareyber, Sankoré et Sidi Yahia.
Rendant compte de la puissance du lien, le professeur Rahal Boubrik, énumère dans l’introduction, à juste titre, les lieux par lesquels se fait la rencontre et l’Histoire : « le long des pistes caravanières reliant les deux rives du Sahara sont fondées des cités-ports caravanières : Figuig, Sijilmassa, Tamdult, Akka, Tindouf, Nul Lamta, Tagaoust, Agmat, Guelmim, Taoudeni, Araouane, Es-Souk (Tadmekka), Gao, Tombouctou, Djenné, Oualata, etc.
Cette suite et ces localités forment le cœur, lui aussi fertile, de la logique de conurbation dans laquelle le récit actualise les brassages. On le voit ici, tout au long des excellentes contributions de cet ouvrage, la géographie est au service de la scénarisation de l’Histoire. Cette association, par-delà la tragédie de l’esclavage et de l’inhumaine esclavage, permet de rappeler un passé commun des peuples, tissé au long du sable qu’est le Sahara, pour mobiliser un présent de compréhension mutuelle et non un passé figé dans les mélancolies tapageuses.
Tombouctou, qui devient sous le règne du grand empereur Soundiata Keita un carrefour de civilisations, met en avant son extraordinaire vocation à la rencontre, comme un hub de la relation multidirectionnelle avant l’heure. Soundiata Keita fit de Tombouctou la reine des sables. Autant dire un lieu emblématique où convergeaient et prenaient racine les identités historiques collectives. Elles ont amarré l’Afrique occidentale à l’Afrique centrale.
Un tel « amerrissage » est salué par les hommes d’esprit que furent les érudits Ibn Battuta, Ahmed Baba, Hassan al-Wazzan qui ont navigué du Maroc au Mali, rendant palpables la continuité des affinités et la construction des liens insubmersibles, indissociables et « indéssablables », entre le Maroc et ses pays frères subsahariens du Moyen Âge à nos jours.
De Figuig à Tombouctou, la reine des oasis, à Tombouctou, la cité-État, une même faculté œuvre pour aujourd’hui et pour demain : relire la relation géopolitique comme une donnée interculturelle, non seulement du côté de la littérature picaresque et des calamités qui ont abouti au casse contemporain des archives et des manuscrits de Tombouctou en 2012, mais aussi pour la relier à un vaste environnement au moyen d’un fil spirituel et d’une dynamique portant sur un patrimoine commun, pris dans un territoire déterminé, à sauvegarder et à mieux partager. Toutes les contributions en évoquent la nécessité de plusieurs manières : à travers l’architecture, la gastronomie, le récit de voyage, les populations nomades ou sédentaires, mais encore, à travers le réseau confrérique de la Qadiriya, celui tout aussi fervent de la Tijaniya de Fès, et également par la reconfiguration des espaces transfrontaliers.
Sur ce dernier point, le désenclavement stratégique sahélien, à partir du projet du port de Dakhla Atlantique, tel qu’analysé par le Professeur Mhamed Echkoundi, souligne cette importante dimension. Elle vise à renouveler la coopération des Suds pour approfondir la relation historique à l’intérieur du creuset sahélien afin de dynamiser les perspectives économiques et raffermir les intelligences collectives et les ententes sociales.
Nos rives communes ont une portée mémorielle et elles constituent une fortune du destin. Tel est l’éloquent plaidoyer qu’expose avec brio cet ouvrage.
Demain : Figuig et Tombouctou, uniques et semblables à la fois – Par Mohamed Mbarki