« La femme et la rose » de Mohammed Zefzaf - Par Samir Belahsen

« La femme et la rose » de Mohammed Zefzaf - Par Samir Belahsen

Figure majeure du roman marocain moderne

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Figure majeure du roman marocain moderne, Mohammed Zefzaf s’est imposé comme un écrivain de la marge, de la douleur sociale et des quêtes existentielles. Avec La femme et la rose, publié en 1972, il signe une œuvre puissante, à la fois sensuelle et désenchantée, qui explore la solitude, l’aliénation et les contradictions d’un Maroc en pleine mutation. Samir Belahsen a relu ce roman emblématique, d’une audace rare pour son époque, qui continue d’inspirer une génération d’écrivains et mérite d’être relu, traduit, célébré.

“Il est vrai qu’un artiste est, par définition, un marginal. Il se tient en dehors des choses pour créer.”

Pierre Soulages

“Les dingos, les vrais marginaux Sont dans les palaces, pas dans les ghettos”

Jean-Jacques Goldman

Le 13 juillet 2001, après une longue lutte contre le cancer, Ssi Mohammed Zefzaf nous a quittés.

Même si un prix littéraire portant son nom a été créé en 2002 dans le cadre du festival d’Asilah, il mériterait plus de reconnaissance et de traductions.

Un style très (parfois trop) audacieux

Prolifique et multiple, Mohammed Zefzaf (محمد زفزاف) est, certainement, l’une des figures majeures de la littérature marocaine contemporaine.

Ce natif de Souk El Arbaa du Gharb en 1945 est décédé en 2001 à Casablanca.

Il est reconnu pour son style très (parfois trop) audacieux et par sa critique sociale mordante et sans détour.

Il a été pionnier dans l’exploration des marges de la société marocaine à travers ses romans, ses nouvelles et ses poèmes. Il est classé dans le mouvement de renouvellement du roman arabe né des suites de la défaite de 1967 et qui a traversé les années 1970-1990.

Pionnier du roman moderne marocain, Zefzaf s’est illustré par son écriture réaliste, parfois crue, elle dénonce sans ménagement la misère, l’aliénation et la quête de sens au Maroc.

Son influence sur toute une génération d’écrivains est indéniable.

Dans une klangue Arabe riche et poétique, il matérialisait son souci des marges avec une sa manière très particulière de donner voix aux exclus. Il explorait la complexité des rapports humains dans ces milieux.

Pour Salim Jay, dans son Dictionnaire des écrivains marocains : « Le souci de la forme ou le goût de la langue ne sont pas les signes distinctifs de l’œuvre de Mohamed Zefzaf.

Ce qui en fait un écrivain singulier, c’est un souci plus essentiel, celui d’autrui. Il accueille des vies déboussolées, des existences dépouillées de toute espérance. Et par la loyauté avec laquelle il en rend compte, une sorte de lumière jaillit en chacun des protagonistes ».

Sa narration est souvent fragmentée, introspective et centrée sur le vécu individuel.

Ses thèmes sont sociaux et existentiels. Il traite la marginalisation, la pauvreté, la sexualité, la violence et la solitude, tout en questionnant et critiquant les normes sociales et religieuses établies.

On l’aime pour sa manière singulière de mêler réalisme cru à la poésie et pour son exploration de l’irrationnel et de l’inconscient. Cette dimension onirique, offre une grande profondeur psychologique à certains personnages de ses romans.

Œuvres de Zefzaf

Parmi les œuvres de Zefzaf, venu de la marge et qui se dédiait aux marginaux, on peut citer par ordre chronologique : Dialogue à une heure tardive (1970), La Femme et la Rose (1972), Trottoir et Mur (1974), Des maison basses (1979), Des Tombes dans l’eau (1978), Le plus fort (1978), Le Serpent et la Mer (1979), L’Arbre sacré (1980), Les Gitans dans la forêt (1982), L’œuf du coq (1984) traduit en français par Saïd Afoulous en 1998,Tentative de vie (1985), Le roi des djinns (1988), Ange blanc (1988), Le Renard qui apparaît et disparaît (1989), Le Quartier par derrière (1992), La Charette (1993) …

Dans cette chronique, on s’intéresse à « la femme et la rose » en projetant de revenir sur d’autres œuvres prochainement sur ces colonnes.

 « La femme et la rose » 

« La femme et la rose » (المرأة والوردة) est un roman emblématique de Mohammed Zefzaf, publié en 1972. L’œuvre se déroule principalement à Casablanca et met en scène un narrateur désabusé, intellectuel marginalisé, qui erre dans la ville à la recherche de sens, de chaleur humaine et d’oubli. L’errance symbolise une recherche d’identité, d’amour et souvent de rédemptions.

L’histoire 

Le roman suit le parcours d’un homme sans attaches, marqué par la solitude et l’errance. Il fréquente les bars, les hôtels miteux, croise des personnages tout aussi perdus que lui : prostituées, étrangers, des marginaux de tout genre.

Sa rencontre avec une femme européenne, « la femme et la rose », bouleverse son quotidien. Une altérité singulière… Leur relation, oscille entre désir, tendresse et incompréhension, devient le miroir de ses propres failles, de ses propres troubles et de la difficulté à communiquer dans un monde fragmenté.

À travers cette histoire d’amour impossible, Zefzaf explore la crise identitaire du Maroc postcolonial (qui perdure), les tensions entre tradition et modernité, l’aliénation urbaine et la quête d’un ailleurs autre. Le roman dépeint les sensations, les souvenirs, les rêves et les désillusions du narrateur et peut être d’une génération, offrant une plongée dans son intimité et ses tourments.

Le « héros » évolue dans un univers particulier où la communication est difficile, les relations humaines fragiles, complexes.

L’errance dans la ville symbolise la recherche d’une identité perdue, d’un amour ou d’une certaine rédemption.

Zefzaf dépeint et dénonce une société marocaine en crise, tiraillée entre un lourd héritage traditionnel, et l’influences occidentale pesante.

La relation avec la femme européenne est marquée par une certaine sensualité, mais aussi par la difficulté de l’accomplissement amoureux.

Une œuvre clé

« La femme et la rose » est considéré comme un texte qui casse les tabous.

Il est fondateur du roman marocain moderne.  

Sa liberté de ton, son regard critique et sans concession sur la société et sa dimension existentielle ont ouvert la voie à une nouvelle audace dans le paysage littéraire marocain.

Il a influencé toute une génération d’écrivains qui l’ont suivi.

C’est pourquoi, on peut affirmer son aspect incontournable pour comprendre la mue de la littérature marocaine.

Driss El Khoury, Mohamed Choukri (son ami), Driss Charibane, ... et Siham Bouhlal s’inscrivent dans la même veine de littérature engagée, subversive et rénovatrice.

Ils partagent le même réalisme cru et la volonté de donner la parole aux exclus de la société.

Mohamed Choukri, particulièrement, partageait avec lui une vision littéraire de la marginalité, de la pauvreté et des bas-fonds en plus de la dénonciation des tabous.

Siham Bouhlal qui contribue à la diffusion de l’œuvre de Zefzaf, revendique l’influence de son écriture sur sa propre démarche.

24 ans après sa mort, Zefzaf reste présent dans notre littérature, il mériterait qu’on s’attarde sur son œuvre et aussi qu’on la traduise.