Mémoire de la chair de Ahlam Moustaghanemi - Par Samir Belahsen

Mémoire de la chair de Ahlam Moustaghanemi - Par Samir Belahsen

Mémoire de la chair de Ahlam Moustaghanemi

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Lorsque les cicatrices brûlent, l’âme s’éveille. Dans « Mémoire de la chair », Ahlam Moustaghanemi donne chair à la mémoire blessée d’un pays et d’un corps, à travers un récit où l’intime et le collectif se confondent, raconte Samir Belhasen. L’écrivaine algérienne, voix majeure de la littérature arabe contemporaine, fait de chaque mot un cri contre l’oubli, de chaque cicatrice un témoignage vivant de la dignité retrouvée.

Samir Belahsen

« Lorsque les cicatrices brulent, l’âme est en éveil. »

Cédric Poquelin

“Nous portons en nous les cicatrices de nos blessures. A nous de les honorer, car elles disent aussi que nous avons survécu et qu’elles nous ont rendus plus forts ou plus lucides.” 

Jacques Salomé

Une écriture du corps et de la mémoire

« Mémoires de la chair », ذاكرة الجسد, est une invitation à l’exploration de la mémoire corporelle, cette mémoire qui s’inscrit dans la chair de chacun tout en tissant des liens avec le collectif. 

Le roman interroge les dynamiques de pouvoir, les violences du passé, les cicatrices et les luttes pour la dignité. Ces récits deviennent le miroir d'une mémoire partagée. 

Ahlam Moustaghanemi, est une écrivaine Algérienne née en 1953 en Tunisie qui est devenue célèbre au Liban. C’est une belle voix puissante de la littérature arabe contemporaine. Docteur en sociologie de la Sorbonne, elle serait la romancière arabe la plus lue. (2,3 millions d’exemplaires). Elle écrit exclusivement en arabe. Elle compte aujourd’hui plus de 14 millions de followers sur facebook.

Elle a publié plusieurs romans « Mémoires de la chair » en 1993, « Le Chaos des sens » en 1997, « Passager d’un lit » en 2003, « L’art d’oublier » en 2009, « Le noir te va si bien » en 2012 et « Les femmes ne meurent plus d’amour » en 2018 (objet de notre prochaine lecture).

Elle a aussi publié un essai sur « Algérie, femmes et écritures » et trois recueils de poèmes.

Ahlam use de son art pour révéler les souffrances, les rêves et les espoirs d’une nation en quête de son identité.

Elle se nourrit du passé colonial tumultueux et du présent bouillonnant et complexe, où les voix féminines prennent une place centrale. 

L’histoire, les cicatrices comme langage

Une histoire d’amour, d’amour d’une ville perdue, Constantine, une nostalgie, une histoire de rêves…

Le narrateur est un ancien « Moujahid » de la guerre d’indépendance, il y a perdu un bras. Désabusé par la tournure des évènements et des mœurs en Algérie, il s’exile à Paris. Un exil désenchanté…

Vingt ans plus tard, il parait bien installé, devenu un peintre apprécié. Lors d’un vernissage d’une exposition, surgit Ahlam (Rêves). C’est la fille de son ancien chef de maquis Tahar (Le pur), un (Chahid) mort au combat. Khaled l’avait connue bébé. La jeune fille coquette et séduisante lui embrase le cœur.

Comment ne pas rêver d’Ahlam quand elle est à la fois la belle femme, la fille du Pur, l’Algérie rêvée depuis toujours, Constantine qu’il a toujours fait vivre sur ses toiles, sa propre jeunesse douloureuse et exaltante chargée d’utopies, de luttes, de grande fierté, et surtout d’espoir ?

Ahlam (l’héroïne) qui écrit des romans pour tuer les souvenirs résume tout ça.

Ahlam se dérobe. La flamme se ravive. Elle a une liaison avec Ziad un poète palestinien. Ses parents décident de la marier à un homme qui incarne à lui seul tout ce que Khaled hait, l’argent sale, la corruption, et la médiocrité…

Il va à Constantine assister au mariage, faire face à tout ce qu’il aime, et à tout ce qu’il hait, le passé, le présent et le désenchantement total...

Torture et délice mêlés en une cérémonie.

Le lendemain, elle lui avouera qu’elle l’a aimé.

Il la quitte, Constantine, rentre à Paris pour rédiger les Mémoires de la chair.

L’écho des corps

Ahlam Moustaghanemi ne se contente pas de décrire les choses ; elle les révèle. Chaque mot, chaque phrase est un cri invitant à ressentir les douleurs et les joies inscrites dans le corps. 

Ses personnages sont des vecteurs de mémoire, des archives, des témoins vivants de l’histoire algérienne.

Leurs cicatrices, leurs gestes, leurs murmures dessinent les contours d’une résistance contre l’oubli.

Leurs corps deviennent un espace de lutte où se confondent le personnel et le collectif, où se mêlent la souffrance et la résilience. 

Chaque cicatrice est le symbole d’une lutte et d’un espoir. L’auteure révèle comment la mémoire se transmet, se reconstitue pour façonner les identités.

La mémoire corporelle 

La mémoire corporelle, dans « Mémoire de la chair » ne se limite pas à l'individuel ; elle interroge la manière dont les traumatismes se transmettent de génération en génération malgré les silences imposés. 

Chez Ahlam Moustaghanemi, la voix des femmes, résonne toujours avec force. Elle interroge, et accuse, les normes patriarcales, définissant l’espace du corps comme un lieu de pouvoir et d’émancipation.

La réappropriation de cette mémoire corporelle devient, pour les femmes, une lutte, un acte fondamental pour revendiquer leur place au sein de la société et de l’histoire. 

La question des identités 

Ahlam, l’auteure (comme l’héroïne) nous invite à réfléchir à la complexité des identités algériennes.

Elle met en scène des identités écartelées, fragmentées entre les héritages coloniaux et les luttes contemporaines. Les personnages cherchent à se réappropriant leur histoire et à redéfinir l’identité nationale, un espace où le passé et le présent permettraient de forger un avenir commun. 

Cette résurgence espérée n’est possible que si elle s’inscrit dans une dynamique de résistance, où chaque voix d’homme ou de femmes, chaque corps, devient un acteur de la mémoire collective.

La littérature devient, dans ce contexte, un acte de révolte contre l’effacement et l’oubli.

Moi qui cherchais un roman historique, je retrouve une Algérie contemporaine où la mémoire serait le socle d’une identité à reconstruire. 

Bien entendu, le roman nous incite tous à réfléchir sur notre propre rapport aux histoires à l’Histoire, aux corps, aux cicatrices et aux voix qui nous entourent.