Le Monde et le Maroc : opacité des sources et clichés journalistiques

Le Monde et le Maroc : opacité des sources et clichés journalistiques

La qualité actuelle des relations entre les autorités françaises et marocaines empêche de voir dans ces articles la main directe du pouvoir politique français

1
Partager :

Des questions qui s’imposent : Comment Le Monde a-t-il rédigé son « enquête » sur le Maroc ? À qui s’adressait-elle réellement ? Le seul contexte national suffit-il à expliquer ses dérives ? Comment prétendre résumer une histoire pluriséculaire à travers quelques anecdotes, devinettes et historiettes ? Et surtout, quel lien établir entre l’interne et l’externe ? Quelles leçons pouvons-nous tirer de ces écrits qui nous parviennent ? Quatre questions fondamentales auxquelles répond dans cette deuxième partie de réplique au quotidien français, Abdelhamid Jmahri, éditorialiste et directeur du quotidien socialiste Al Ittihad Al Ichtiraki.

Par Abdelhamid Jmahri

La mauvaise nouvelle est que ce qu’a publié Le Monde s’est révélé à la fois limité et empreint de mauvaise foi. Son intelligence résidait uniquement dans la peine qu’il a suscitée et dans le contexte particulier de sa parution, comme nous allons le montrer.

La bonne nouvelle, en revanche, est que Le Monde n’a pas été interdit de diffusion au Maroc. Cela nous a permis d’en débattre librement et de l’utiliser comme point d’appui pour réfléchir à la situation nationale actuelle. En définitive, Le Monde nous a donné l’occasion de tirer des enseignements indispensables, tant sur le plan professionnel que sur celui des affaires nationales. Les interrogations que nous posons traduisent une partie de cette nécessité.

Une relation ancienne avec Le Monde

Je ne suis pas le seul, loin de là, à entretenir un rapport particulier avec ce quotidien. Comme beaucoup, j’ai longtemps ajusté ma lecture politique à travers ses publications, parfois obtenues malgré leur interdiction de circulation au Maroc. Ses grandes plumes ont marqué notre formation intellectuelle : Jean Lacouture, Edwy Plenel, Ignacio Ramonet (dans Le Monde diplomatique).

Je garde en mémoire certaines de ses enquêtes marquantes – notamment « Maroc, Espagne et Europe : la route du kif » en mai 2006 – dont l’impact demeure vivace. Cet impact n’aurait pu s’estomper si Le Monde lui-même n’avait renoncé à la rigueur qui caractérisait autrefois ses analyses, et qui nous avait tant appris en matière d’écriture journalistique, d’analyse politique et de construction éditoriale.

Des sources invisibles et douteuses

L’une des victimes principales des articles récents de Le Monde est le fondement même du journalisme : la source de l’information. Le quotidien a préféré s’appuyer sur l’anonymat dans la majorité de ses affirmations, souvent les plus graves.

Ainsi, lorsqu’il est question d’un éventuel « passage de témoin du Roi Mohammed VI au prince héritier », la source invoquée n’est autre qu’« une source occidentale ». Quand il s’agit « d’énigmes sur les relations internes au palais », on nous renvoie à « un connaisseur des arcanes royales ». Et lorsqu’il est évoqué « la fin d’un règne et le début d’un autre dans une atmosphère étouffante », la citation proviendrait d’« un homme d’affaires casablancais ».

Autre exemple : « les Marocains aiment voir un Roi riche », aurait confié « un proche du palais ». Ou encore : « un sentiment de puissance a poussé le Maroc à durcir ses positions vis-à-vis de l’Espagne après l’accord Trump », propos attribués à un ancien ministre espagnol… qui, visiblement, n’a pas osé assumer ses paroles publiquement.

Ce recours répété aux « sources » anonymes dans un dossier d’une telle importance – l’avenir d’une monarchie pluriséculaire – relève d’une irresponsabilité manifeste. Les rédactions sérieuses savent qu’un article bâti sur des sources invérifiables ne doit pas être publié.

Le règne du cliché et de l’allusion

« Sources proches », « sources informées », « sources diplomatiques », « sources craignant les représailles »… tout cela renvoie, en vérité, à une seule et même chose : l’anonymat érigé en système, au service d’une intention malveillante.

Ironie du sort, les rares fois où Le Monde a cité des noms précis, cela ne l’a pas servi davantage. Mohamed Tozy, dont l’ouvrage de 656 pages sur la monarchie marocaine n’a été retenu que pour une phrase de trois mots sur le Makhzen. Youssef Belal, convoqué pour évoquer la transition de Hassan II à Mohammed VI. Et Khadija Mohsen-Finan, dont la conclusion sur la diplomatie royale reproduisait quasiment mot pour mot une déclaration du président algérien Abdelmadjid Tebboune, faite cinq mois plus tôt à une chaîne algérienne internationale, accusant le Maroc de s’éloigner du Maghreb pour se concentrer sur l’Afrique , et la normalisation avec Israël.

Dans la quatrième partie sur ‘’le roi des grandes manœuvres diplomatique’’, le journal a abondé dans ce sens, reprenant à son compte cette assertion en affirmant ’Le Maroc s’est détaché du Maghreb de par sa proximité avec l’Occident, sa politique africaine très dynamique et sa relation avec Israël »

Comment, en tant que lecteurs, fonder une analyse sérieuse sur de tels procédés ? Ces articles ne peuvent nourrir ni notre réflexion professionnelle ni un débat intellectuel solide. Le Monde, lui aussi, n’échappe pas aux dérives du numérique : raccourcis, clichés, jugements psychologisants, mise en scène dramatique… Loin de l’investigation, proche du récit romancé.

Leçons d’une dérive journalistique

Ce glissement vers le sensationnalisme ne relève pas du secret des sources, mais d’un choix narratif proche de l’écriture cinématographique ou du roman de fiction. Répondre à Le Monde, c’est donc rappeler la discipline professionnelle qui faisait autrefois sa force : la hiérarchie des faits, la vérification des données, la responsabilité des sources. C’est aussi ce qu’ont demandé, avec calme et raison, plusieurs voix au Maroc : que le journal revienne à ses fondements éthiques et reconnaisse les personnes et les institutions qu’il attaque.

Cette exigence trouve un écho dans l’attitude officielle du Maroc. Le Monde n’a pas réussi à provoquer de rupture entre le Royaume et le journal, ni à susciter des mesures de rétorsion comme une interdiction de diffusion. Au contraire, il reste disponible dans les kiosques marocains. Cette tolérance oblige le quotidien français à un devoir supplémentaire : rétablir les règles de la crédibilité journalistique, au lieu de céder aux travers de l’idéologie et de la caricature.

Le contexte crée le sens

Il n’est pas anodin que ces articles paraissent dans un climat marqué par une campagne multiforme, où l’on sème le doute sur les fondements de l’État à l’ère nouvelle, en évoquant des rivalités entre services de sécurité et en annonçant, de manière allusive, « la fin d’un règne et le début d’un autre ».

Ces textes ne sont pas isolés : ils ont été précédés, accompagnés et sans doute suivis par des entretiens, publications, vidéos et incidents divers, relayés par des acteurs connus ou promus artificiellement. Les linguistes le rappellent : « le contexte crée le sens ». On peut donc affirmer que ces articles ont été écrits avec des intentions préalables, inscrits dans des conversations dépréciatives sur tous les plans – juridique, social, diplomatique, existentiel (notamment sur le Sahara).

Certains événements, par leur timing et leur mise en récit, paraissent même avoir été coordonnés pour préparer une atmosphère de suspicion, poussant à croire que le Maroc serait déjà entré dans une « phase post-règne ».

L’objectif implicite : inciter à l’idée qu’il existe une nécessité à adopter ce schéma, en nourrissant méfiance et incertitude, en remettant en cause les institutions politiques, sécuritaires et spirituelles du pays.

Et ce n’est pas un hasard si Le Monde se retrouve toujours en première ligne de ce type d’opérations. Il suffit de se souvenir de la campagne de juillet 2001, lors de la dernière année du gouvernement d’alternance, ou encore du « juillet de Pegasus » en 2021, quand on accusait le Maroc d’avoir espionné des chefs d’État, y compris le Roi Mohammed VI. Chaque été, Le Monde* semble avoir son « coup » éditorial, qui interroge sur ses objectifs et sur les véritables ressorts de sa production.

Pour qui écrit Le Monde ?

La qualité actuelle des relations entre les autorités françaises et marocaines empêche de voir dans ces articles la main directe du pouvoir politique français. Depuis la visite du président Emmanuel Macron et son appui explicite à la cause nationale marocaine, on ne peut sérieusement attribuer ces attaques à l’Élysée.

En revanche, il est plausible que Le Monde traduise la position d’une partie des élites françaises, restée attachée au soutien au régime algérien et réticente face à la progression du Maroc. Des indices abondent : adoption des arguments algériens sur le gazoduc Nigéria–Europe, que le président Tebboune a qualifié de « projet économique réel », en opposition au projet maroco-nigérian qu’il a dénigré comme « artificiel ». Le Monde a écrit, dans la même veine, que « ce projet n’a d’autre but que de concurrencer celui de l’Algérie ».

Autre exemple : l’affirmation du journal selon laquelle « le Maroc semble dévoré par sa rivalité avec son voisin de l’Est ». Une phrase qui reprend quasi littéralement la rhétorique algérienne, souvent répétée entre les lignes.

Aujourd’hui, il existe donc une distance claire entre l’État français, dans le temps macronien, et Le Monde. Ce dernier s’est enrôlé dans une logique de « mélancolie algérienne », prolongeant cette sensibilité particulière à l’égard d’Alger et de son régime, tout en affichant un parti pris contre les succès du Maroc.

Le contexte français et le peu d’écho

La question se pose : Le Monde écrit-il pour les Français ?

Rien n’est moins sûr, car ces articles sont sortis dans un moment où la vie politique, économique et sociale française était secouée par des crises intérieures majeures : débats sur la survie du gouvernement, mobilisation nationale prévue le 10 septembre, rentrée scolaire tendue… Comme l’a rappelé l’écrivain Moulay Ahmed Madini, familier des milieux parisiens, ces textes sont passés presque inaperçus : aucun relais dans les médias, aucun débat public, contrairement au scandale Pegasus qui avait, lui, suscité une mobilisation massive dans l’opinion française.

Et pour les Marocains ?

En réalité, la réponse est oui : ces articles visaient les Marocains. Même si la diffusion de la presse étrangère est aujourd’hui réduite, il est évident que le journal misait sur des « lecteurs ciblés » à l’intérieur du pays.

Dans une perspective historique, le mécanisme est récurrent. Le grand historien Abdallah Laroui écrivait déjà, le 20 juillet 2001 : « La méthode a été utilisée plusieurs fois : effrayer le Roi des intentions de tous, l’inciter à se replier et à monopoliser le pouvoir, pour ensuite pouvoir exercer sur lui des pressions. »

Ce schéma revient aujourd’hui : articles insistant sur des tensions et des étouffements institutionnels, attribués à des sources diplomatiques françaises ou espagnoles, à des hommes d’affaires anonymes, exagérant des détails particuliers. Tout cela prépare l’idée d’un « après Mohammed VI », posée comme une hypothèse politique, alors même que le présent ne la justifie pas.

Il apparaît donc que ces publications n’ont pas été pensées pour informer objectivement, mais pour influencer des perceptions, au Maroc comme à l’étranger. Elles recyclent des clichés, instrumentalisent le contexte et nourrissent des récits anxiogènes. La question de fond demeure : Le Monde écrit-il encore pour informer, ou bien pour accompagner des agendas politiques et idéologiques précis, étrangers à la réalité marocaine ?

Quelles leçons retenir ?

À ceux qui ont enterré les journaux papier, l’événement actuel démontre le contraire : un quotidien étranger, en double version, imprimée et électronique, peut encore imposer un débat interne, même en affichant hostilité, duplicité ou distance avec nous. Cette situation devrait être l’occasion de réfléchir à nos propres missions et, au cœur de celles-ci, à l’exigence essentielle : avons-nous réussi à construire un paysage médiatique à la hauteur du Maroc de Mohammed VI, capable de dépasser les récits que d’autres imposent ?

Sortir du réflexe défensif

Pour l’instant, notre presse demeure dans une posture défensive. Or, cette approche, si elle est parfois légitime et nécessaire, ne renforce pas la position nationale avec l’énergie qu’elle mérite. Il nous faut aller au-delà des réactions imposées et travailler à élaborer un discours qui nous appartienne pleinement.

Car, même s’il existe un « plan de déstabilisation » ou une volonté d’attaquer par conviction idéologique, il serait simpliste de réduire l’offensive à une pure manœuvre malveillante. Ceux qui nous attaquent ne sont ni naïfs ni déconnectés : ils s’appuient sur des éléments que leur opinion publique – et parfois une partie de la nôtre – peut considérer comme des réalités crédibles.

La « noyau dur » de la critique

C’est ce que certains appellent le « noyau dur » de l’information. Non pas les spéculations futiles sur la vie privée, ni les interprétations pseudo-freudiennes de l’histoire ou de la personnalité du Roi en fonction de son enfance. Mais bien des sujets sensibles et réels : les effets de la sécheresse, les inégalités sociales, le chômage, le capitalisme de rente, les rapports entre pouvoir et argent, les tensions médiatiques au sommet de l’État, les fractures socio-territoriales ou encore les blocages électoralistes face au changement.

C’est dans ce noyau concret qu’il faut situer notre réponse. Et cette réponse existe déjà : elle est portée par la vérité que le Roi lui-même met en avant. Dans ses discours, ses projets, ses alertes, il a reconnu ces défis et appelé à les transformer en opportunités. Il suffisait à Le Monde, s’il voulait offrir une image juste, y compris dans ses aspects sombres, de relire les discours royaux.

Une leçon pour le journalisme national

Comme l’a rappelé Abdallah Laroui – une idée reprise par de nombreuses plumes patriotiques –, notre défense de la légitimité et des constantes nationales doit s’appuyer sur la liberté de l’information, sur le respect sacré du fait, et sur la force de l’argumentation face à ce que d’autres présentent comme des vérités crédibles.

La leçon est claire : il ne s’agit pas seulement de dénoncer les biais ou la mauvaise foi de l’extérieur, mais de consolider à l’intérieur un journalisme rigoureux, ancré dans les faits, afin que la réponse nationale se fonde non sur la réaction, mais sur l’initiative.

A suivre