chroniques
Face au mur de la mort : 1/6 L’aube d’un jour historique – Par Seddik Maâninou
La tête de la Marche Verte en direction des frontières coloniales à Tah
Le 6 novembre 1975, la Marche verte franchissait la frontière fictive dressée par l’occupation espagnole. Il y a cinquante ans, face à un mur de sable, à cent mètres seulement des soldats coloniaux, des dizaines de milliers de Marocains désarmés portaient dans leurs mains des drapeaux et des Coran. Entre ferveur nationale et tension extrême, Seddik Maâninou raconte, depuis les sables du Sahara, les heures suspendues d’une épopée où la foi se fit arme et la chanson, promesse de libération. La première partie d’un récit en six épisodes.

Seddik Maaninou
Au matin du 6 novembre 1975. La Marche verte venait de franchir la frontière factices, installée par l’occupation espagnole. Les volontaires, hommes et femmes confondus, s’étaient avancés d’environ vingt kilomètres lorsqu’ils se retrouvèrent face à un mur de sable de plus d’un mètre et demi de haut, derrière lequel se retranchaient les soldats espagnols. Leurs armes étaient visibles : blindés, véhicules militaires massifs, et, même à l’œil nu, on distinguait les nids de mitrailleuses lourdes braquées vers nous.
Des dizaines de milliers de civils étaient venus pour libérer et unifier leur patrie. En face, une armée coloniale prête à tirer. Nous les observions à une centaine de mètres. Eux aussi, visiblement déconcertés, se demandaient que faire face à cette marée humaine prête au sacrifice et au martyre.
Les habitants du Tafilalet m’avaient offert un hanbele, une couverture traditionnelle épaisse, sur laquelle je me suis jeté, épuisé après six heures de marche sous un soleil brûlant, sur une piste rocailleuse. La tension était à son comble, chargée d’attente et de ferveur. Ce matin-là, la Marche verte s’était élancée, franchissant les barbelés dans un élan à la fois patriotique et spirituel, scandant ces prières et chants que tout Marocain connaissait par cœur avant l’épreuve.
Une nuit d’attente et de ferveur
Nous avons passé la première nuit dans la vigilance, guettant ce qui pouvait survenir. À peine arrivés face au mur militaire, les volontaires avaient dressé leurs tentes et se préparaient à toutes les éventualités. Nous tendions l’oreille pour savoir ce qui se passait à Agadir, où se trouvait le roi Hassan II. C’est de là, depuis cette ville, qu’il avait donné l’ordre du départ de la Marche. C’est d’Agadir également qu’il avait ouvert son discours par ce verset du Coran : « فإذا عزمت فتوكل على الله » (qui signifie en substance « lorsque tu te décides, place ta confiance en Dieu. » ) Demain, se lancera la Marche Verte.
Le 5 novembre, ces mots avaient scellé le destin de l’événement. Ainsi, le lendemain, les volontaires passèrent leur première nuit sur la terre du Sahara, dans un esprit de défi et de dépassement des frontières.
Une nuit sous tension et célébration
Personne ne dormit. Chaque région avait organisé sa propre veillée musicale, différente selon les traditions locales : chants, danses, rythmes berbères, sahariens ou gnawa. Une mosaïque de sons et de langues s’élevait autour des feux de bois. Je découvrais pour la première fois la richesse du patrimoine marocain dans toute sa diversité.
Pourtant, c’était une nuit étrange. Les gens célébraient, chantaient et dansaient tout près du mur des soldats espagnols, leurs doigts crispés sur la gâchette. Une double tension se faisait face de part et d’autre, invisible mais perceptible ! Et il n’était pas difficile d’imaginer les pensées qui habitaient ces militaires devant ce peuple en liesse, défiant la peur par la ferveur ?
Dans cette obscurité traversée de chants et d’encens, la frontière semblait se dissoudre. Ces musiques, ces danses n’étaient pas de simples divertissements : elles incarnaient la vie, la détermination, la volonté de continuer la mobilisation. Elles étaient le prélude au sacrifice, des chants avant le martyre.
Le chant avant le sacrifice
Face au mur de sable, les Marocains ne portaient pas d’armes, mais leur foi. Ils dansaient et chantaient parce que convaincus que leur joie est en elle-même était un acte de résistance. Car ceux qui tomberaient demain sur la terre du Sahara seraient les martyrs d’une terre retrouvée et de la dignité reconquise.
Allongé sur le hanbele que m’avaient donnée les habitants du Tafilalet, j’ai passé la nuit à contempler les étoiles, le cœur battant, convaincu d’être au centre d’une bataille décisive. Je sentais que les heures à venir seraient cruciales. Je ne savais pas exactement ce qui se tramait à Agadir, ni ce qui se décidait dans les coulisses du pouvoir, mais j’étais persuadé que Hassan II, lui aussi, ne dormait pas. Il savait que son peuple ne trouverait pas la paix tant que le Sahara ne serait pas reconquis. Il mesurait le poids immense de sa responsabilité : des dizaines de milliers de volontaires suspendus à ses ordres, prêts au sacrifice suprême.
Une aube d’incertitude
À l’aube — si l’on peut appeler ainsi ce moment où la lumière, entre chiens et loups, peinait à se lever sur le désert —, une femme s’est approchée, portant deux verres de thé, un morceau de pain et un peu d’huile. Elle les offrit à mon compagnon, feu Ben Aïssa El Fassi, et à moi. Nous étions affamés, transis de froid, surpris par une nuit glaciale qui avait doublé notre fatigue. Sans couverture, nous avions résisté tant bien que mal.
Je me suis alors demandé : que faire maintenant ? Combien de temps allions-nous rester dans cette situation, ni guerre ni paix ?
La frayeur venue du ciel
Soudain, un vrombissement fendit le silence. Un petit avion, à hélice unique, surgit dans le ciel. L’un de ses passagers semblait pointer une mitrailleuse vers nous. Aussitôt, la foule cria : Allah Akbar ! Les volontaires brandirent leurs bras, protestant contre ce qu’ils croyaient être une provocation. On criait de tous côtés : « Les Espagnols se préparent à attaquer ! »
Mais l’avion s’éloigna. Une heure plus tard, il revint, traînant derrière lui une grande banderole : Televisión Española.
Alors nous comprîmes que ce que nous avions pris pour une arme n’était qu’une caméra. Un journaliste filmait la scène.
Quatre jours d’attente
Quatre jours durant, nous avons veillé face au mur espagnol, observant les mouvements de l’armée coloniale, dans l’attente fiévreuse des nouvelles d’Agadir. Puis, soudain, la voix du roi Hassan II s’éleva dans les transistors : le discours du 9 novembre 1975, prononcé depuis Agadir.
Il déclara : « Moi, je retournerai à Marrakech, et vous, vous rentrerez à vos points de départ. »
Ces mots étaient clairs : il fallait quitter le Sahara, rebrousser chemin, parcourir à nouveau les vingt kilomètres dans le sens inverse.
Le reflux et la déchirure
Nous n’avons pas compris immédiatement ce retrait. Certains refusèrent de partir, d’autres pleurèrent, tandis que la majorité se résigna en silence. Nous savions pourtant que ce départ n’était pas un abandon, mais une étape. Une retraite stratégique imposée par la raison d’État et les négociations en cours.
Ainsi s’achevait, pour nous, cette première épopée du Sud : quatre jours et quatre nuits passés face au mur de la mort, à prier, chanter, trembler et espérer.