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Ce que "se dire" veut dire : pour une mémoire vivante et partagée – Par Adnan Debbarh
L’histoire officielle ressemble à un monologue. Elle parle fort, mais écoute peu les voix discordantes, les régions qui se souviennent autrement, et que fait-elle de ceux qui n’ont jamais été intégrés au récit, parce qu’ils étaient amazighs, pauvres, femmes, trop fiers ou simplement trop nombreux à ne pas correspondre à la version édulcorée ?
Le Maroc avance sans toujours se raconter. Son histoire officielle parle à voix haute, mais n’écoute pas. Son récit national reste parcellaire, incapable de dire toutes les douleurs, les silences et les mémoires exclues. Pour construire une citoyenneté vivante et partagée, Adnan Debbarh plaide avec la sensibilité des mots qui sont les siens, pour l’urgence de faire émerger une parole plurielle, lucide, capable d’embrasser les contradictions du passé. Se dire, non pour tourner la page, mais pour l’écrire ensemble.

Il est des nations qui avancent parce qu’elles ont su se parler. Non pas pour tourner la page, mais pour en relire chaque ligne. Non pas pour glorifier un passé réécrit, mais pour en habiter lucidement les fractures. Le Maroc, lui, reste souvent en retrait de son propre récit. Il murmure à son histoire sans jamais l’affronter à voix haute. Le pays se tait sur ce qui le blesse, ou parle trop bas pour que cela fasse lien.
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Nous avons traversé l’épreuve coloniale. Nous avons résisté, parfois brillamment, parfois confusément. Puis nous avons construit un État, non sans ratures. Mais ce que nous n’avons pas su faire, c’est raconter ce parcours à hauteur d’homme.
Le récit national est resté suspendu, morcelé, inachevé. Il lui manque une voix d’ensemble, non pas pour tout unifier, mais pour tout accueillir.
Accueillir les douleurs sans les exploiter. Accueillir les trahisons sans les répéter. Accueillir les silences pour leur donner forme. Aujourd’hui encore, l’histoire officielle ressemble à un monologue. Elle parle fort, mais écoute peu. Elle raconte l’indépendance comme un lever de soleil spontané. Elle nomme des résistants sans chair et relègue les collaborateurs au rang d’"erreurs tactiques". Elle distribue les médailles, mais rarement les vérités.
Mais que fait-elle des voix discordantes ? Des régions qui se souviennent autrement ? Des familles qui portent encore, comme une mémoire incrustée dans les os, l’exil, la relégation, le silence ? Que fait-elle de ceux qui n’ont jamais été intégrés au récit, parce qu’ils étaient amazighs, pauvres, femmes, trop fiers ou simplement trop nombreux à ne pas correspondre à la version édulcorée ?
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La nation ne peut pas se construire sur un consensus artificiel. Elle ne peut pas être seulement une "mêmeté", cette forme d’identité figée, close sur elle-même, que Paul Ricœur oppose à l’"ipséité". Car ce qui fait une communauté politique vivante, c’est la capacité de chacun à inscrire son propre récit dans celui du pays. Une "ipséité" donc : une identité ouverte, évolutive, où chacun peut dire d’où il vient, pour participer librement à ce que nous devenons ensemble.
Cette mutation est urgente. Elle suppose un double courage : celui de la vérité, et celui du lien. Dire la vérité, ce n’est pas humilier. C’est ouvrir un espace où la douleur ne devient pas une dette, mais une ressource de maturité. Et renouer le lien, ce n’est pas tout pardonner, c’est tout comprendre.
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Oui, certains ont trahi. D’autres ont combattu. Certains ont gardé le silence quand il aurait fallu crier, d’autres ont crié dans le vide. Mais ces mémoires ne s’annulent pas. Elles coexistent, comme les strates d’un même sol. Le Maroc ne sera pas plus fort s’il choisit entre Abdelkrim et le Glaoui. Il le sera quand il saura dire les deux, comprendre les deux et ne répéter ni l’un ni l’autre.
Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de la relire à plusieurs voix. De faire place aux mémoires amazighes, aux douleurs du Sud-Est, aux combats des syndicalistes, aux femmes effacées des manuels, aux poètes oubliés des plaines.
Il s’agit de reconnaître que l’identité nationale n’est pas une forme achevée, mais un chantier permanent. Et que toute démocratie adulte se mesure à sa capacité à entendre ceux qu’elle a, un jour, fait taire.
L’État a ici un rôle crucial. Non pas pour imposer une version officielle nouvelle, mais pour garantir les conditions d’une conversation continue : ouverture des archives, vérité sans représailles, justice sans vengeance, pluralisme des récits.
L’école, elle, doit cesser d’enseigner une mémoire hors-sol. Elle peut devenir un atelier de fouille personnelle, où l’on apprend à relier son arbre généalogique à l’histoire du pays. Le théâtre, le cinéma, la littérature ne doivent plus être réduits à la décoration du discours officiel : ils sont des laboratoires de vérité.
Surtout, il faut écouter le Maroc profond, celui des villages sans musées, des résistants sans statue, des familles qui ont enterré des souvenirs dans des cahiers jamais publiés. Ils ont quelque chose à dire. Non pour rejouer les blessures, mais pour que la modernité se construise sans oubli.
Le Maroc de demain ne peut pas être bâti sur l’amnésie. Ni sur le ressentiment. Il doit naître de cette parole ouverte, courageuse, risquée : se dire. Dire les blessures, les hésitations, les fidélités invisibles. Dire les absents.
Le récit de la nation n’est pas un livre fermé : c’est un feu fragile, qu’on entretient à plusieurs.
Peut-être est-il temps, non de solder le passé, mais de lui faire crédit. En ouvrant cette conversation, nous ne réparons pas seulement la mémoire : nous préparons un sol où la citoyenneté pourra enfin s’enraciner.
Car le Maroc qui se cherche commence ici : dans cette voix qui tremble, mais qui s’adresse à l’autre, non pour régler des comptes, mais pour faire compte commun.