Algérie : le vendredi de tous les dangers

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Le parlement algérien réuni en congrès a pris acte de la vacance de la présidence de la république et actionné la mise en application de l’article 102 de la Constitution en vertu duquel Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation, assumera les fonctions de chef de l’État par intérim pendant 90 jours ». Avec à ses côtés, le premier ministre, Noureddine Bedoui, qu’il ne pourra pas toucher, et le président du conseil constitutionnel, Tayeb Blaïz, alternative constitutionnelle en cas de défaillance de Bensalah, il est, en théorie, aux commandes de l’Algérie pour une période de transition de 90 jours.

Abdelaziz Bouteflika évacué, ses hommes les plus zélés et les plus fidèles, pour peu que la fidélité puisse encore dire quelque chose dans ce contexte, assurent la transition au gré d’une constitution qui a été pourtant malmenée plus qu’à son tour. Ainsi en a voulu celui qui pour l’instant apparait comme l’homme fort de l’Algérie, le général Gaïd Salah, vice-ministre de la défense et chef d’état-major de l’armée. Les 7 vendredis de contestation et de revendication d’un nouveau régime n’auront finalement servi, jusqu’à nouvel ordre qui ne pourrait venir que de la rue algérienne, qu’à démettre de ses fonctions celui qui pendant 20 ans n’a été, en définitive, que le nom générique d’un système fondé sur la corruption, les prébendes et le détournement des fonds publics estimés aux environs de 100 milliards de dollars.

Déjà ce mardi matin, juste après la désignation de Bensalah pour l’intérim du chef de l’Etat, les Algérois ont assisté un peu éberlués à la répression d’une manifestation des étudiants qui peut bien signifier un durcissement de ton en perspective d’un vendredi qui s’annonce comme porteur de tous les dangers. Il n’est pas nécessaire d’être algérien pour saisir en instantané la déception de millions de manifestants qui ont réclamé une voie de transition autre que celle susceptible de reconduire le système en place et, in fine, détourner une fois de plus les espoirs des Algériens qui aspirent à une autre Algérie en rupture avec celle qui a prévalu depuis l’indépendance du pays.

En même temps les Algériens ne peuvent accuser le général Gaïd Salah qui s’est déclaré plus par tactique que par conviction aux côtés du peuple, de les avoir trompés sur la marchandise. Dès les débuts il s’est inscrit, tout en prenant ses distances avec le président sortant, dans le respect de la constitution, quand bien même fut-elle contestée. Lorsque le 26 mars, depuis Ouarghla, où il se trouvait en tournée d’inspection, il a demandé l’application de l’article 102 de la loi fondamentale qui dispose de la vacance de la présidence, le chef d’état-major n’avait en tête que la meilleure façon de sauver les meubles d’une armée source, depuis le hold-up sur la révolution algérienne, de tous les pouvoirs. Dans son esprit comme dans celui des généraux qui l’entourent, brandissant à volonté la menace extérieure et la cinquième colonne intérieure, il ne pouvait s’agir d’autre chose. Les Algériens qui lui ont adressé en cascade des messages aussi bien subliminaux que clairs, ne se sont d’ailleurs jamais fait d’illusion sur cette fatalité.

Ils savent le général Gaïd Salah marque déposée de ce système et lui est indissociable. Ce n’est pas le plus brillant ni le plus charismatique des chefs d'état-major qui se sont succédé à la tête de l’armée algérienne. On ne lui connait pas de hauts faits d’armes ni en tant que militant du FLN ni en tant qu’officier de l’APN, indigne héritière de l’armée de libération nationale de l’avis même de nombreux algériens. En dehors des écoles militaires algériennes, il n’a connu que la russe quand ses ainées et nombre de ses pairs ont également fréquenté, en plus de l’école russe, la française et l’égyptienne de Nasser. Il n’a l’étoffe ni d’un Belloucif, ni d’un Bellouchet ou d’un Nezzar et moins encore d’un Lamari. C’est paradoxalement lui qui bat le record de longévité au poste de chef d’état-major, 15 ans. Seul Lamari avec ses 11 ans à ce poste dont sept pendant la décennie noire peut prétendre rivaliser avec lui. Et c’est précisément pour rayer ce dernier de la carte que Abdelaziz Bouteflika s’est appuyé sur Gaïd Salah qu’il a nommé en 2004 à la tête de l’état-major pour acquérir un semblant de contrôle sur l’armée qui lui a fait défaut à la première occasion. C’est encore avec son soutien que le clan Bouteflika réussit à dégommer le ténébreux général Toufik de la tête des services de sécurité.

Mais lui-même, à 79 ans, est en fin de carrière. Beaucoup de son avenir va dépendre de la riposte de la rue ce 8ème vendredi de la contestation populaire programmée pour cette semaine. La dynamique de la contestation ainsi que ses succès ont nourri l’insatiabilité des manifestants qui ne pourront pas se contenter de si peu, si peu étant désormais la sortie pas très glorieuse de Bouteflika. Le Game Over qui s’est allumé ainsi est précisément ouvert sur tous les scénarii et toute la question aujourd’hui est de savoir si le généralissime Gaïd Salah aura l’intelligence d’être pour l’Algérie et pour l’histoire ce que Antonio De Spinola a été, en 1974, pour la révolution des Œillets au Portugal.