Le Pr Abdelouahed ISMAEL raconte l’histoire de l’orthopédie au Maroc

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2008
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Le livre du Pr ISMAEL raconte sur 1000 pages, grâce à une documentation et des photos personnelles, des faits historiques non connus à ce jour par les professionnels de santé et le grand public

Un nouveau livre sur l’histoire de la médecine marocaine moderne vient d’être édité.  Il s'agit de l’ouvrage du Pr Abdelouahed ISMAEL : " Sur le chemin du Futur, 30 ans dans le développement de l'Orthopédie au Maroc» ".

C'est un livre-témoignage sur les étapes historiques, depuis maintenant plus de 30 ans, qui ont abouti à l'autonomie d'une discipline chirurgicale, qui est "l'Orthopédie ou chirurgie des os et des articulations ", par rapport á la chirurgie générale. Ce livre  n’est pas un manuel de formation sur les techniques de la chirurgie traumatologique et orthopédique.

Dans un extrait du livre Pr Abdelouahed ISMAEL rapporte qu’ « Au Maroc, l’idée de l’autonomie de l’orthopédie naquit au Centre Hospitalo-Universitaire Ibn Sina de Rabat au cours des années soixante-dix. A cette époque, l'orthopédie était incluse dans la chirurgie dite “générale“.

Le livre du Pr ISMAEL raconte sur 1000 pages, grâce à une documentation et des photos personnelles, des faits historiques non connus à ce jour par les professionnels de santé et le grand public et qui ont aboutit  à la naissance et au développement de l'orthopédie Marocaine.

Ainsi tout le long des pages du livre, Pr ISMAEL raconte «  Ces années de développement et de changements rapides furent marquées par une industrialisation progressive et une augmentation spectaculaire du parc automobile. De fait, le nombre d'accidents devint vite impressionnant. Les maladies infectieuses, telles la tuberculose ostéoarticulaire, l'ostéomyélite, continuaient de faire des ravages et les victimes affluaient massivement vers l'hôpital. Les patients porteurs de déformations congénitales ou acquises ne se résignaient plus et réclamaient des soins adéquats ».

Pr Abdelouahed ISMAEL présente dans cet ouvrage certains épisodes de sa vie personnelle et professionnelle, qui sont exposés avec lucidité et responsabilité historiques, passant en revue les péripéties ainsi que les heures de gloire, qui ont donné ses lettres de noblesse à l'Orthopédie Marocaine, aussi bien sur le plan national qu'international.

« ..... Les services de chirurgie générale se trouvaient lourdement chargés par les accidents de la circulation et du travail. Les chefs de services s'adonnant à la chirurgie abdominale ne s'y intéressaient pas ou peu, et les patients porteurs de lésions des membres étaient souvent soignés par des “débutants peu expérimentés“ à la fin du programme de la chirurgie viscérale et dans la même salle d'opération.  Des complications graves et des séquelles sévères en étaient la conséquence naturelle. Cette triste situation était vécue dans tous les pays avant la création de centres spécialisés… »

L'honnêteté intellectuelle du Pr Abdelouahed ISMAEL se sent à travers la lecture des 1000 pages de son ouvrage, en citant par leurs noms, institutions et personnalités, nationales et internationales, qui étaient derrière la naissance et le développement de l'orthopédie Marocaine.

 « …Ces circonstances dans leur ensemble nous ont donc amenés à la nécessité de fonder dés 1970 ce que nous avons appelé le “Groupe Marocain d'Orthopédie“. A cette initiative personnelle se joignirent très tôt le Dr. Elmanouar et le Dr. Jirari. Nos objectifs étaient la séparation officielle de la traumatologie-orthopédie de la chirurgie viscérale, la création de services spécialisés dans les Hôpitaux du Maroc et la reconnaissance universitaire de la discipline par la création d'un département de l'appareil locomoteur au sein de la Faculté de Médecine.  Cette initiative, très encouragée par notre chef de service de l'époque, le Pr. Diouri, rencontra tout au long de sa réalisation d'énormes difficultés sous prétexte d'une politique de santé soucieuse des aspects financiers. Pendant des années, l'animosité des chirurgiens généralistes à l'encontre de “l'éclatement des spécialités chirurgicales“ déçut nos espoirs. Malgré l'existence de la plupart des spécialités chirurgicales (neurochirurgie, chirurgie thoracique, gynécologie, ORL, urologie, etc.) au sein du CHU de Rabat, la spécialité d'orthopédie apparaissait injustifiée, onéreuse, voire même malfaisante. Malgré tout, notre conviction demeurait inébranlable. Il était difficilement acceptable pour nous de rester en contradiction avec la déontologie qui nous imposait de prodiguer à nos patients marocains des soins en rapport avec le niveau actuel de la science et d'utiliser les méthodes thérapeutiques qui en découlent….. ».

La richesse documentaire du livre " Sur le chemin du Futur, 30 ans dans le développement de l’orthopédie au Maroc" du Pr Abdelouahed ISMAEL, fait de cet ouvrage une référence pour les Facultés de Médecine au Maroc, pour les historiens et pour les chercheurs dans les sciences de l'information.

Il faut préciser que Pr A ISMAEL, a obtenu son doctorat  en médecine à la faculté de médecine de Saragosse dans les années soixante. Il est Spécialiste en chirurgie Générale et en de chirurgie traumatologie  orthopédique  de la Faculté de Médecine de Madrid. Des juin 1966, il commence sa carrière de médecin chirurgien à Marrakech. En 1970, il est affecté au CHU Ibn Sina de Rabat. Il devient  chef du premier  service universitaire de Traumatologie orthopédie et du département  de l’appareil locomoteur. Par ailleurs, il assuré plusieurs responsabilités, notamment,  coordinateur de plusieurs programmes nationaux et internationaux  de formation en Traumatologie-orthopédie. Il a été aux commandes de  plusieurs associations de formation continue : la société Marocaine de traumatologie orthopédie (SMACOT), l’Association hispano-marocaine de sciences médicales, la société marocaine d'arthroscopie (SMA), l’association des chirurgiens orthopédistes du nord (ACONO)  et la Société Marocaine de la chirurgie de la main 

Il est par ailleurs, membre de la Société Française de Chirurgie Orthopédique et traumatologique ( SO.F.C.O.T ), de l'Americain Academy of Orthopaedic Surgeons (AAOS) et de la  société Andalouse de Traumatologie Orthopedie ( SATO).

Ci-dessous, l’interview réalisée par le Dr Anwar CHERKAOUI

Question : Comment  s’est développée et individualisée sur le plan mondial  l’orthopédie en tant que discipline chirurgicale autonome des os et des articulations par rapport à la chirurgie générale ?  

Pr Abdelouahed ISMALEL : Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’intérêt du chirurgien était orienté vers la chirurgie abdominale de part son caractère “salvateur“, la chirurgie “orthopédique“ ne retenant l’intérêt qu’en temps de guerre.  Nous devons à Robert Jones le fait d’attirer l’attention sur l’apport de cette chirurgie en temps de paix. Cette discipline chirurgicale, dans sa conception moderne, prit son essor dès 1888 en Angleterre, à l’occasion du creusement du canal du port de Manchester. Robert Jones fut chargé d’organiser un centre des urgences affecté à cet ouvrage qui devait mobiliser 10.000 ouvriers et durer 7 ans. Pendant cette période, environ 3.000 traumatisés furent soignés par Robert Jones et ses collaborateurs. Ce centre peut ainsi être considéré comme le premier centre spécialisé en Traumatologie au monde.  Les résultats des activités de Robert Jones se révélèrent excellents et le gouvernement d’Angleterre le chargea d’organiser 30.000 lits entièrement destinés à la formation d’un grand nombre de spécialistes et à un important développement de l’orthopédie. De là, la spécialité se diffusa à travers l’Amérique du Nord et tout l’empire britannique. Presque simultanément, c'est-à-dire, avant la première Guerre Mondiale, l’Italie connut également la naissance de la spécialité : l’honneur en revenait au Dr. Rizzoli, chirurgien généraliste qui léga toute sa fortune à la fondation d’un institut spécialisé dans la chirurgie des os et des articulations à Bologne. Le mérite scientifique quant à lui revenait au Dr. Putti qui s’occupa de cet institut et se dévoua à l’épanouissement de la discipline.  Les autorités italiennes ne manquèrent pas de saisir ce moment historique, décrétant la création d’un service d’orthopédie dans chaque ville disposant de plus de deux services de chirurgie. De l’Italie, la spécialité s’étendit à l’Amérique latine, au Portugal et à l’Espagne.

 A la même époque, la France, l’Autriche et l’Allemagne continuaient à donner la priorité à la chirurgie abdominale. Cette situation persista jusqu'à la 2ème Guerre Mondiale. C’est au cours des années  40 que Böhler, en Autriche, créa un service destiné aux accidentés du travail :à son initiative furent réalisées des statistiques au profit des compagnies d’assurances, démontrant l’intérêt des soins prodigués aux assurés dans un centre spécialisé. Son étude souligna l’économie réalisée par les assureurs et la meilleure récupération pour les blessés.  Ses conclusions servirent ainsi de point de départ pour le développement de l’orthopédie en Autriche et en Allemagne. L’avènement de la 2ème Guerre Mondiale établit définitivement les besoins réels de centres spécialisés à vocation traumatologique et orthopédique.

La France resta longtemps attachée à la notion du chirurgien généraliste, omnipraticien, “l’homme-orchestre“ qu’il était au début du siècle.  Le professeur Merle d’Aubigné avec d’autres pionniers s’acharnèrent à redresser cette situation, mais malgré leurs efforts, elle demeurera, d’un point de vue administratif, encore intégrée à la chirurgie générale jusqu’à ces dernières années.

Question : Et au Maroc, comment est née l’idée de développer l’orthopédie en dehors du giron de la chirurgie générale ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Au Maroc, l’idée de l’autonomie de l’orthopédie naquit au Centre Hospitalo-Universitaire Ibn Sina de Rabat au cours des années soixante-dix. A cette époque, l'orthopédie était incluse dans la chirurgie dite “générale“. Ces années de développement et de changements rapides furent marquées par une industrialisation progressive et une augmentation spectaculaire du parc automobile. De fait, le nombre d'accidents devint vite impressionnant. Les maladies infectieuses, telles la tuberculose ostéoarticulaire, l'ostéomyélite, continuaient de faire des ravages et les victimes affluaient massivement vers l'hôpital. Les patients porteurs de déformations congénitales ou acquises ne se résignaient plus et réclamaient des soins adéquats.  Les services de chirurgie générale se trouvaient lourdement chargés par les accidents de la circulation et du travail. Les chefs de services s'adonnant à la chirurgie abdominale ne s'y intéressaient pas ou peu, et les patients porteurs de lésions des membres étaient souvent soignés par des “débutants peu expérimentés“ à la fin du programme du viscéral et dans la même salle d'opération. Des complications graves et des séquelles sévères en étaient la conséquence naturelle. Cette triste situation était vécue dans tous les pays avant la création de centres spécialisés.

Question : Quelles sont les principales étapes qui ont marqués le développement de l’orthopédie Marocaine ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Ces circonstances dans leur ensemble nous ont donc amenés à la nécessité de fonder dés 1970 ce que nous avons appelé le “Groupe d'Orthopédie“.  A cette initiative personnelle se joignirent très tôt le Dr. Elmanouar et le Dr. Jirari. Nos objectifs étaient la séparation officielle de la traumatologie-orthopédie de la chirurgie viscérale, la création de services spécialisés dans les Hôpitaux du Maroc et la reconnaissance universitaire de la discipline par la création d'un département de l'appareil locomoteur au sein de la Faculté de Médecine.  Cette initiative, très encouragée par notre chef de service de l'époque, le Pr. Diouri, rencontra tout au long de sa réalisation d'énormes difficultés sous prétexte d'une politique de santé soucieuse des aspects financiers.

Pendant des années, il y avait un refus total de la part des chirurgiens généralistes à l'encontre de “l'éclatement des spécialités chirurgicales“. Et cela, malgré l'existence de la plupart des spécialités chirurgicales (neurochirurgie, chirurgie thoracique, gynécologie, ORL, urologie, etc.) au sein du CHU de Rabat, la spécialité d'orthopédie apparaissait injustifiée, onéreuse, voire même malfaisante.

Malgré tout, notre conviction demeurait inébranlable. Il était difficilement acceptable pour nous de rester en contradiction avec la déontologie qui nous imposait de prodiguer à nos patients marocains des soins en rapport avec le niveau actuel de la science et d'utiliser les méthodes thérapeutiques qui en découlent.

Question : Quelles sont les premiers résultats de votre long combat pour instaurer l’orthopédie, en tant que discipline chirurgicale indépendante ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Après des années de revendications, notre persévérance porta son premier fruit. En 1976, le Ministère de la Santé publique, séduit par notre argumentation, prit la décision historique de créer le premier Service universitaire spécialisé de Traumatologie-Orthopédie à l'hôpital Ibn Sina de Rabat. J’eu l'honneur d'être nommé à la tête de ce premier service d'exercice exclusif de l'orthopédie au Maroc.

Le groupe d'Orthopédie se trouva entre temps consolidé et conforté par l’arrivée dans le groupe de nouveaux membres : les Docteurs El Yaacoubi, Ouazzani, Hermas, Wahbi et plus tard Derfoufi. II nous fournissait un cadre légal d'exercice et une reconnaissance de facto. Le “Groupe“ entama alors la suite logique de cet acquis, à savoir la récupération de l'enseignement de l'orthopédie encore dispensé par les chirurgiens généralistes. Cet enseignement sera finalement récupéré grâce à la compréhension de la plupart des chirurgiens généralistes.

La Faculté de Médecine finit par admettre le principe d'application des titres universitaires à la Spécialité de Traumatologie-orthopédie. Le Dr. I. Moulay fut nommé professeur agrégé d'Orthopédie à l‘Hôpital Militaire Mohamed V de Rabat. Dès ma nomination en qualité de professeur agrégé en 1980, le Service de traumatologie-orthopédie de l‘Hôpital Ibn Sina de Rabat s'attela à sa double tâche :les soins et l’enseignement dont la vocation étaitla formation de futurs orthopédistes tant pour le CHU que pour les provinces, lourde tâche pour être menée à bien par le “seul Groupe d'Orthopédie“.

Question : Quelle est la place de la coopération internationale dans ce projet de développement de l’orthopédie au Maroc ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Pour assurer une excellente formation pour les futurs chirurgiens orthopédistes, l‘idée d'explorer les possibilités d'une contribution internationale. Nous nous adressâmes au World Orthopaedic Concern (W.O.C), organisme éducatif, chargé, en coordination avec la Société Internationale de Chirurgie Orthopédique et Traumatologique (SICOT), de la promotion de l'orthopédie dans les pays en développement par le biais de la formation, sur place, des chirurgiens orthopédistes.

Après un échange de correspondance, le Dr. Allan M. McKelvie de Washington, alors son président, nous rendit visite à Rabat en février 1979. II fut rapidement séduit par notre enthousiasme pour “le projet d'orthopédie“ et nous affirma que l'existence d'un noyau d'orthopédistes était un pilier fondamental pour la réussite d'un programme du genre.

Une abondante correspondance fut alors échangée entre le Président du WOC et le Ministre de la Santé Publique. Cette correspondance eut un impact salutaire et le  Ministre finit par accepter le principe du projet. Il admit, malgré les réticences du Ministère de l'Education National, que le besoin s’en faisait ressentir, notamment pour faire face à la demande de soins spécialisés dans les différents hôpitaux de province.  Feu le professeur Robert Merle d’Aubigné joua un rôle prépondérant dans cette démarche, en particulier en intervenant auprès du Ministre de l'Education Nationale.

Le projet vit enfin le jour et fut baptisé : "MOROCCO ORTHOPEDIC TRAINING PROGRAM" (M.O.T.P). Il avait pour objectif la mise en place d’un Centre de Formation de Traumatologie et de Chirurgie Orthopédique afin de pouvoir y former nous-mêmes, sur place, nos propres spécialistes, contrairement à l'habitude traditionnelle de recevoir une formation à l'étranger. Ce centre devant être basé dans un CHU préexistant, notre Service à l'Hôpital Ibn Sina fut naturellement retenu. Ce centre devait également contribuer au recyclage des formateurs et à la formation des jeunes cadres de la faculté ainsi qu'à celle des paramédicaux. Le programme MOTP devait durer de 5 à 7 ans au maximum, la relève devant par la suite être assurée par les cadres marocains du Service.

Le Dr Elmanouar fut chargé de présenter le projet du Maroc au WOC réuni au Caire début octobre 1979. Le projet, appuyé par le Dr. Allan M. McKelvie, fut approuvé. Quelques jours après, le même projet fut présenté par le Pr. Antoni Trias au Comité International de la SICOT qui l'a approuvé à son tour.

Le Dr. Allan M. McKelvie revint alors au Maroc à la fin de ce même mois d'octobreafin de mettre au point la réalisation du projet avec les responsables marocains.  Le français étant la langue usuelle au Maroc pour les Sciences Médicales, l'aide du WOC en tiendrait compte : les pays francophones (Canada, Suisse, Belgique et France)furent sollicités et vite impliqués.  Un Comité International fut constitué. Le Professeur Merle d’Aubigné, de très grande réputation internationale, accepta d'en assurer la présidence.

Question : Citez nous quelques obstacles qui ont ralenti le rayonnement de cette nouvelle discipline chirurgicale « l’orthopédie » au Maroc ?  

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Le “GROUPE d'Orthopédie", revalorisé et confirmé par un important contingent d'éminentes personnalités de l'orthopédie internationale, entama un long travail sur les aspects juridiques (modification des textes organisant les spécialités et régissant l'instauration de nouvelles disciplines). De longues réunions se succédèrent et des discussions très passionnées furent engagées.  Plusieurs responsables marocains s'élevèrent contre le projet, avançant que, vu la situation du Maroc, “il faut avoir constamment présent à l'esprit l'obligation de lutter contre la tendance à la spécialisation à outrance et à la fragmentation que ne peut se permettre notre pays, surtout quand il s'agit de mettre en place des institutions qui détermineront l'avenir“, propos qui risquèrent maintes fois de compromettre notre projet.  L'incohérence s’avérait d'autant plus flagrante que le nombre des spécialités reconnues était important. La spécialité d'orthopédie était refusée au nom de “l'unicité“ de la chirurgie générale, un terme qui ne comporte aujourd’hui que la chirurgie abdominale. Les Professeurs R. Merle d’Aubigné, J. Duparc, A. Trias et A. M. McKelvie présents lors de ces discussions firent remarquer que cette argumentation évoquait pour eux les discussions autour du même sujet dans les services européens avant la IIème Guerre Mondiale.  Cette précision historique fut décisive pour franchir le pas. Finalement, un protocole d'accord fut rédigé et signé par les Ministres marocains de l'Education Nationale et de la Santé Publique et le Pr. Merle d’Aubigné au nom du WOC.

Question : Que prévoit le protocole signé entre le Ministère de l’enseignement supérieur,  le ministère de la Santé et l’organisation Mondiale d’orthopédie pour mettre en place au Maroc un programme d’enseignement et de formation sur l’orthopédie ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL :   L'accord prévoyait un Comité de patronage avec deux présidents d'honneur : le Ministre de l'Education Nationale et le Ministre de la Santé Publique; le Professeur  Merle d’Aubigné sera président effectif, les Professeurs Cauchoix et McKelvie les vice-présidents, le Pr. Duparc le secrétaire tandis que les Professeurs Trias (Canada),  Taillard (Suisse) et Vincent (Belgique) les assesseurs. Au sein de ce Comité Exécutif, j’eus l'honneur d'être désigné coordinateur de cet enseignement au Maroc. Le Dr. ELMNAOUAR y représentait, quant à lui, le Service Traumatologie-Orthopédie de l’Hôpital Ibn Sina de Rabat, siège du Centre de formation.

Malgré ce bout de chemin réalisé, l‘essentiel restait à résoudre : le financement.  Le Comité lança une large compagne de sensibilisation dans ce sens. La participation française se fit au travers du programme de coopération. Pour explorer les possibilités d'une contribution officielle de la part du Gouvernement du Québec à ce projet, le Dr. Antoni Trias, alors professeur à la faculté de Médecine de Sherbrooke, prit l'initiative de sensibiliser dans ce sens le Ministère des Affaires intergouvernementales du Québec. Ce dernier, considérant particulièrement l'avantage que représentait la formation sur place de spécialistes nationaux, recommanda au gouvernement du Québec de contribuer officiellement au projet. L'aide du Québec fut alors accordée (information transmise au Ministère de la Coopération marocaine par l’Ambassadeur du Royaume du Maroc au Canada). Ultérieurement, l'intérêt suscité par le programme devait permettre l'octroi d'une contribution de la part de l'Agence Canadienne pour le Développement International. D'autres instances internationales participèrent de leur côté au financement du projet.

Cette subvention internationale servit uniquement à faciliter les tâches de l'enseignement (achat de livres, souscription à des journaux scientifiques de la spécialité, etc.) et à assumer les frais de déplacement des missionnaires au Maroc et des stagiaires marocains à l'étranger. Une bibliothèque équipée d'un micro-ordinateur, le premier introduit au CHU de Rabat, fut ainsi créée au service de Traumatologie-Orthopédie de l'hôpital Ibn Sina. Les fonds de la création de cette bibliothèque furent apportés en partie par le Canada et en partie par la contribution particulière et personnelle du Dr. Allan M. Allan M. McKelvie qui lui fit don de collections entières.  Le Gouvernement marocain, lui, participa au projet en prenant en charge le logement et le transport au Maroc des enseignants étrangers.

Le programme démarra effectivement le 6 janvier 1981, inauguré par le Professeur J. Debeyre qui donna toute une série de conférences et de cours et anima des staffs et des visites, apportant son savoir et son expérience à tous les aspects de l'activité du Service.  L'expérience fut passionnante dès le premier jour.

Durant cette première année, nous avions organisé un cours A.O. avec le concours de l'A.O. International, cours qui nous permit  d'asseoir les principes et les bases de l'ostéosynthèse.

Question : Quels sont les grands de l’orthopédie Mondiale qui ont contribué au développement de l’orthopédie Marocaine ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL :  Au cours des 7 années du Programme, une cinquantaine d'éminents professeurs et orthopédistes se succédèrent dans le service : les français MERLE D'AUBIGNE,  CAUCHOIX, DEBEYRRE, GLORION, COURTOIS, NORDIN, PIDHORZ, SAILLANT, ALNOT, POSTEL, DUPARC, MANSAT, ROY-CAMILLE, BAUDET, BENSAHEL, CHOPIN, DEBURGE, SERINGE, LACHERETZ, les suisses TAILLARD, COURVOISIER, LIECHTI, BURCH, VASEY, PELET, MEYER , les belges ADRIANNE, LEWALLE  et l’américain Mc KELVIE.

Question : Quelle est la place de la coopération espagnole dans le développement de l’orthopédie Marocaine ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : L'Espagne prit le train en marche avec la participation, entre autres, de prestigieux orthopédistes tels les Professeurs TRIAS, MIRAILLES, VILADOT, QUEIPO DE LLANO, PUIJ ADELL, NAVARRO QUILES, RIOSALIDO, GUILLEN, MUNUERA, PALACIOS CARVAJAL, VAQUERO GONZALEZ, BALLESTER SOLEDA. L’Institut espagnol de Coopération avec le Monde Arabe apporta son soutien inconditionnel.  Le M.O.T.P. étai tsur la bonne voie...

Le dynamisme particulier du Professeur A. TRIAS et de toute l'équipe de Sherbrooke, spécialement J. BASORA et ultérieurement GHIBELY, aboutit à une coopération interinstitutionnelle entre le département d'Orthopédie de la faculté de Médecine de Sherbrooke et le programme de Formation de Chirurgiens Orthopédistes de Rabat.  L'objectif de ce “jumelage" signé en octobre 1984 était double :

- renforcer, stabiliser et aider à la planification de ce modèle original de formation de spécialistes en Orthopédie-Traumatologie,  tout en essayant de préserver ce qu'il y avait de positif dans le modèle de formation de type français qui prédominait dans notre programme

- introduire la dimension de formation plus pratique et progressive, avec plus d'emphase sur les sciences de base relatives à la spécialisation, ce qui caractérise le programme nord- américain.

Par ailleurs, le Département d'Orthopédie de Sherbrooke bénéficiait dans ce cadre de l'enseignement tiré de la matière plus abondante au Maroc, comme les infections osseuses, enseignement d'un grand intérêt formateur pour les résidents québécois.  Ce jumelage s'avérait fort intéressant tant sur le plan théorique que pratique. Tous les cadres et plusieurs stagiaires de Rabat ont eu accès à plusieurs centres québécois. Professeurs et stagiaires québécois firent plusieurs séjours au Maroc. Cette collaboration fut possible grâce à la contribution de l'ACDI.  Dans ce cadre, de prestigieux professeurs canadiens firent des séjours répétés au Service d'Orthopédie de l'hôpital Ibn Sina de Rabat; parmi lesquels TRIAS, BASORA, GHIBELY, FOWLES, CARROLL LAURIN, UTHOFF, DUHAIME, YOUNG, LOISEL.

Question : Quel est le rôle primordial joué par le Morocco Orthopedic Training Program  « MOTP » ?

Pr Abdelouahed  ISMALEL : Pendant les sept années du M.O.T.P, le Comité International s'est réuni tous les ans, afin de faire le bilan de l'année écoulée et de procéder à l'évaluation des stagiaires. Le Comité se chargeait aussi de désigner annuellement les missionnaires pour l'année suivante en fonction des candidatures présentées et des exigences du programme. Les missionnaires avaient comme tâches, outre l’encadrement des stagiaires, l’organisation de conférences et les démonstrations opératoires.

Grâce aux efforts et à la conviction de feu le Pr. EL ARJOUN, suivi par le Pr.  TRAFEH, la Faculté de Médecine de Casablanca se dota d'un Service d'Orthopédie. Sous l'impulsion des Pr.  KTIRI et MIRI, un Service d'Orthopédie Infantile vit le jour à l'hôpital d'Enfants de Rabat.

En 1984, dans le cadre du M.O.T.P, le Dr. Allan M. McKelvie organisa la visite du Dr. Sabin. Ce dernier, précurseur du vaccin du même nom, exposa aux responsables de la Santé Publique un ambitieux programme d'éradication de la polio qu'il avait réalisé au Brésil avec des résultats spectaculaires.  Malheureusement, cette initiative ne fut pas comprise par le Ministre de la Santé Publique, certains de ses cadres réticents restaient trop attachés à une autre méthode de vaccination.

Un programme de formation du personnel chargé du bloc opératoire et du matériel d'orthopédie fut également mis en place.

Question : Pour permettre aux chirurgiens orthopédistes marocains d’être au diapason des actualités internationales, vous avez mis un programme de formation continue. Comment vous vous êtes acquittés de cette lourde responsabilité ?  

Pr Abdelouahed  ISMALEL : En 1981 toujours à l’initiative du "Groupe d'0rthopédie", fut créée la Société Marocaine de Chirurgie Orthopédique et Traumatologique (SMACOT).

Les jeunes orthopédistes formés dans le cadre du M.O.T.P, furent affectés dans les principales villes du Royaume : Tétouan, Tanger, Oujda, Fès, Meknès, Kenitra, Laâyoune, Agadir, Safi, El Jadida, Settat. Initialement, les orthopédistes des hôpitaux de ces villes étaient tous lauréats du programme M.O.T.P. Des dizaines de chirurgiens furent formés pour la Santé Publique. Pour la plupart, en plus de 3 ans au sein du service formateur, ils eurent droit à une année de formation dans un service prestigieux d'un pays francophone ainsi qu’à des stages d’un à six mois en France, Suisse, Belgique, Québec ou Espagne.

La M.O.T.P. eut une fin glorieuse : adopté par la réforme de la Faculté de Médecine, il a servi de base solide au C.E.S. d'Orthopédie. Le nombre d’enseignants marocains formés dans le cadre du programme devenu suffisant pour permettre la relève, l'aide internationale s’adapta progressivement à la nouvelle situation.

L'orthopédie est irrémédiablement installée au Maroc grâce au dynamisme du Groupe des orthopédistes marocains et à l'aide internationale essentiellement à travers un transfert de connaissances.

Nous profitons de cette occasion pour remercier tous ceux qui nous ont aidés dans cette tâche, en demandant la poursuite de l'aide à tous ceux qui peuvent continuer à nous l'apporter.

En conclusion :

Il est certain que des circonstances incontrôlables et des incompréhensions parfois irresponsables contribuent à freiner le développement de l'Orthopédie et la crédibilité des orthopédistes marocains.  L'avenir est cependant très prometteur. A ce propos, le Pr. Jean Bernard décrit, dans son ouvrage sur le nouvel état de la médecine, ce que sera la chirurgie de l'an 2030: “La chirurgie du cancer disparaît. Les manipulations génétiques obtiendront des résultats utiles et efficaces   dans la prévention des malformations". Par contre, évoquant "la folie ambulatoire" des hommes qui ne cesse de s'aggraver, il prévoit que plus des 3/4 de l'activité chirurgicale sera consacrée aux traumatismes de la circulation auquel il faut ajouter le vieillissement de la population et ses conséquences inéluctables au niveau de l’appareil locomoteur. Il n'y a donc pas de raison d'être inquiets quant à l'avenir de la spécialité. Bien au contraire, il nous paraît essentiel d’encourager son développement.  

Pour conclure, faisons nôtre cette phrase de Jean Bernard (citée par Glorion): “Ainsi naît l'espérance; ainsi le médecin peut espérer limiter le malheur de l'homme avec modestie en écoutant les critiques, en retenant les remarques, constructives et fécondes, en rejetant les sophismes qui préparent les nouvelles obscurités“.

Notre projet était clair : institutionnaliser la traumatologie orthopédique au Maroc. L’initiative fut d‘abord mal perçue par les chirurgiens viscéralistes. J’ai été pointé du doigt pour avoir tenté de modifier l’ordre établi. Pourtant, la séparation de la traumatologie orthopédie de la chirurgie viscérale constituait une évolution inévitable pour l’hôpital et la faculté. Convaincu du caractère inéluctable de cette évolution, en prenant appui sur les expériences internationales, je me suis engagé à la concrétiser. Pour y parvenir, j’ai persuadé deux collègues : El Manouar et Jirari.  Nous formions ainsi un “Trio“ pour faire ensemble la “traversée du désert“.

L’initiative de changement de l’ordre établi va confronter ce “Trio“ à l’Administration et  à des confrères viscéralistes. Cette confrontation inévitable, à l’image de celles d’autres pays,  peut sembler violente dans le récit qui va suivre. Il faut, cependant, insister sur le fait qu’il s’agissait d’une confrontation purement “idéologique".  Les responsables administratifs et les professeurs en désaccord avec notre initiative l’ont été par conviction. Ils ont fait preuve de grandes compétences dans l’accomplissement de leurs fonctions administratives ou hospitalo-universitaires et, pour cela, méritent notre respect.

Une fois reconnue la Spécialité de Traumatologie-Orthopédie par l’Enseignement Supérieur et la Santé Publique, nos rapports professionnels avec ces responsables de l’Administration et nos confrères chirurgiens viscéralistes, en plus de nos bons rapports humains qui n’avaient jamais été perturbés, se sont normalisés.

Cette réalisation est le fruit d’une étroite collaboration avec mon ami de la première heure feu le Professeur Mohamed ELMANOUAR, qui crut au projet dès le premier jour de notre rencontre.  Jamais je ne saurais exprimer ma gratitude envers lui. Je le remercie pour son soutien sans faille et pour tous les sacrifices consentis pour notre œuvre commune qui aboutit, en fin de parcours, à la rédaction de ce livre-mémoire.