Les 5 erreurs de Abdalilah Benkirane

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Jamais la monarchie marocaine pour des raisons légitimes  à la fois historiques  et politiques ne donnera les clés de l’Etat à un parti politique, de surcroit islamiste,  qui se comporte comme un parti unique au motif qu’il a eu de bons résultats législatifs

L’absence totale de méthode de travail et les insuffisances diplomatiques de Abdalilah Benkirane donnent aux négociations pour la constitution du gouvernement un tournant très regrettable. 

Les coups de menton puériles, les caprices désordonnés et la brutalisation inutile des partenaires ont donné un seul et unique résultat, par ailleurs prévisible : une impasse politique. 

Maintenant quelle  est la solution ? Nous laisserons les constitutionnalises disserter sur la question. Plusieurs options existent, mêmes les pires. Il faut laisser le peu de temps que nous avons décanté les choses.  

Mais ce qui importe c’est d’analyser les erreurs commises dans ce parcours erratique qui fait passer le Maroc de premier élève de la région dans sa gestion de sa transition démocratique à une mascarade post-électorale dans laquelle la classe politique marocaine  dans son ensembles s’est discrédité. 

Mais avant de lister les 5 erreurs commises par le chef de gouvernement désigné, Abdalilah Benkirane, dans ses négociations folkloriques, il faut rappeler un point nodal. 

Jamais la monarchie marocaine pour des raisons légitimes  à la fois historiques  et politiques ne donnera les clés de l’Etat à un parti politique, de surcroit islamiste,  qui se comporte comme un  parti unique au motif qu’il a eu de bons résultats législatifs. 

Quelle que soit la nature de la transition démocratique et des ressorts qui la sous-tendent, 1,6 millions d’électeurs ne suffisent à pas à imposer leur loi à 34 millions de Marocains. Plus que la légitimité électorale ou démocratique, il faut une légitimité supérieure pour prétendre à cette gouvernance exclusive. Jusqu’à présent la monarchie marocaine a épargné au pays ces dérives qui ont détruits tant de nations dans notre région.   

Le seul principe qui vaille face à cette situation « anthropologique » est le principe de la négociation. Un principe fondateur de la vie politique marocaine. Là où Abdalilah Benkirane pense que la discussion est terminée, selon son célèbre communiqué sanguin, en fait, les discussions ne font que commencer. Qu’elles soient difficiles et harassantes soit, mais la « zénitude » doit être la première qualité d’un homme politique négociant l’avenir.   

Là où Abdalilah Benkirane ferme la porte à ses partenaires car ces derniers refusent d’obéir à ses diktats, il devrait en fait ouvrir la porte plus largement pour trouver un consensus plus vaste pour créer un équilibre, réel et durable, entre les pouvoirs, rassurer ceux qui en ont besoin et engager dans son sillage ceux qui doutent de sa neutralité en tant que leader islamiste attaché à la démocratie, à la liberté sous toutes ses facettes et aux droits des autres à une vie différente de la sienne. La colère, quand elle n’est pas feinte, est une attitude politique contre-productive. 

Quel type de gouvernance peut développer un Chef de gouvernement après avoir brutalisé tous ses partenaires potentiels ? Quel type de conduite de l’Etat peut-il mettre en avant s’il est dans des réflexes de domination, dans des postures de revanche ou des attitudes d’exclusivité. Gagner des élections ce n’est pas la porte ouverte à une dictature absolue de la majorité contre une minorité écrasée. 

Loin de là: l’action politique moderne crée des droits aux minorités parlementaires et développe même la possibilité de mobiliser des majorités de circonstances en fonction des projets et de leur apport décisif à la nation. Je constitue une majorité et je ferme à clés en attendant que les 5 ans de mon mandat se terminent est une démarche surannée. 

Maintenant revenons sur les 5 erreurs apparentes commises par Abdalilah Benkirane lors de ces 90 jours d’agitation sans résultat tangible.

1) L’audience accordée par le Roi à Abdalilah Benkirane pour le nommer Chef de gouvernement désigné est un acte personnel. C’est lui qui est nommé et non pas son parti. Une onction royale personnelle lourde de conséquences qui fait de lui, et non de son parti, un futur Chef de gouvernement de TOUS les Marocains et non des seuls pjdistes. Là il y a un premier malentendu. L’intrusion du secrétariat général du parti dans plusieurs étapes de la négociation par des communiqués agressifs et tranchants est une « faute » constitutionnelle. Le chef de gouvernement désigné n’a pas pu s’émanciper de son parti. La transcendance n’était pas au rendez-vous. Elle aurait dû l'être.      

2) L’absence de méthode dans la négociation a rendu les démarches et les initiatives de Abdalilah Benkirane brouillonnes. Jamais l’absence de  feu Abdallah Baha ne s’est faite autant sentir auprès du Chef de gouvernement. Pas d’équipe, pas de stratégie, pas de cahier de charges, pas de programmes, pas de méthodologie. Rien d’objectif ou de rationnel. Seuls des concepts comme le sel, la nourriture partagée et la parole donnée : des concepts empruntés à la vie maraboutique du pays, prévalaient. La pensée magique et ses ruses dans toute sa splendeur si on l’ajoute au bestiaire satanique préféré de Si Abdalilah Benkirane avec ses démons et ses crocodiles. 

3) L’esprit de revanche contre le « Makhzen » qui met en avant lourdement une solution gouvernementale basée exclusivement sur le PJD plus la Koutla a réveillé de vieux rapports de force que le pays a mis 60 ans à circonscrire. Les partis dits nationaux d’abord, les autres n’ont qu’à rester dans la poubelle de l’Histoire. Ça ne marche pas comme ça ! Si ce n’est la bourde mauritanienne de Hamid Chabat, le coût politique de cette transgression gratuite aurait pu être plus cher.  

4) Faire passer l’intérêt du PJD, un parti islamisme qui s’exerce laborieusement au pouvoir dans une conjoncture post-printemps arabe explosive, avant l’intérêt de la nation est plus qu’une erreur, une forfaiture. Abdalilah Benkirane est passé malheureusement pour un petit homme de parti, mais pas pour un grand homme d’Etat. C’est très dommageable car le personnage a laissé ces dernières années l’impression d’un certain attachement sincère à la monarchie et d’une certaine idée de la primauté des intérêts de la nation. 

5) Le mépris pour ses partenaires du haut, relatif, de ses 125 députés a fait des dégâts considérables dans l’esprit de ses partenaires. Si à chaque fois qu’un parti qui gagne les élections en démocratie agit de la sorte aucun pays au monde ne serait gouvernable. Ce mépris fait peur. La violence qui s’en suit tétanise. Imaginons une seconde ce parti, celui de Abdalilah Benkirane, avec une majorité absolue ! Avec 125 c’est le mépris et la brutalité, avec plus c’est l’enfer, c’est une chape de plomb islamiste qui s’abattrait sur le pays. Le paradoxe total est que la bonhomie naturelle de Abdalilah Benkirane ne laissait présager aucune inclinaison au mépris. Mais il est certaines victoires électorales qui révèlent, peut-être, la vraie personnalité des acteurs politiques. 

Après tout cela rien n’est fini ! Et la situation peut encore être sauvée. Si Abdalilah Benkirane revient à la raison raisonnante, il comprendra que l’arbitre, le Roi sur le plan constitutionnel, peut toujours le remettre en selle. Mais à une condition qu’il arrête d’antagoniser ses partenaires politiques. 

Par exemple la fusion en marche entre le RNI et l’UC n’est pas une menace contre lui et ses affidés. Combien de divisions ? Sur cette question il met en avant une susceptibilité incompréhensible. Quand à l’intégration au rabais de l’USFP dans la future coalition gouvernementale, si nécessaire, c’est beaucoup plus un coup mortel définitif pour l’USFP, le parti de Abderrahim Bouabid et de Abderrahmane Youssoufi, que pour l’honneur de Abdalilah Benkirane qui est sain et sauf. 

La grandeur d’un homme politique se mesure aussi, au-delà des principes et des valeurs, à sa capacité de faire face à l’adversité de l’histoire des concessions créatives. C'est le sens, parait-il, de l'expression : avoir rendez-vous avec l'Histoire.