Présidentielle tunisienne: La classe politique groggy

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Tunis - Les résultats qui ont conduit les candidats indépendant Kais Saied et l'homme d'affaires Nabil Karoui au second tour de l'élection présidentielle tunisienne, ont choqué et déconcerté observateurs et analystes laissant la classe politique groggy.

A l'image de la scène observée lors des municipales de mai 2018 et des législatives partielles de la circonscription d’Allemagne, les résultats du premier tour de ce scrutin, convoqué au lendemain du décès du Président Béji Caïd Essebsi, les résultats viennent confirmer les alertes déjà lancées à maintes reprises par des observateurs avisés et par les sondages politiques qui font état d’une "déception quasi-généralisée à l’égard des partis politiques que nombre de Tunisiens accusent d’être responsables des crises économiques et sociales latentes".

Ces résultats ont exclu de la course pour le palais de Carthage des symboles du système et des favoris tels que le chef du gouvernement et président du parti "Tahya Tounès", Youssef Chahed , le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi (indépendant) ou encore le président par intérim du Parlement, Abdelfattah Mourrou (Ennahdha) au profit de deux candidats "outsiders".

C’est un coup de tonnerre qui balaye la classe politique tunisienne au pouvoir depuis la révolution et ouvre une période de grande incertitude dans le pays. 

Après cette gifle, les partis politiques classiques risquent de se retrouver à côté de la plaque et leur défaite humiliante à la présidentielle aura surement des répercussions sur les législatives, souligne l'éditorialiste Jalal Hamrouni, qui relève qu'à gauche comme à droite, l'enjeu est considérable pour la classe politique afin de rectifier le tir. Il précise qu'en dépit des campagnes électorales spectaculaires qui ont coûté des millions de dinars, ces partis n'ont pas réussi à convaincre des électeurs déçus qui ont fini par exprimer leur rejet de tout un système.

Les observateurs avertis s'accordent sur le fait que la pléthore des candidats, notamment dans le camp moderniste, a conduit à la dispersion des voix et que le même scénario risque de se reproduire lors des législatives.

"La famille dite progressiste a fait la sourde oreille aux signaux d'alarmes des sondages d'opinion qui ont prévenu depuis des mois d'un séisme politique à l'horizon", constate pour sa part l'analyste politique Ali Maoui.

La gauche, qui a fait illusion lors des élections de 2014 avec un taux de réussite satisfaisant, a cette fois-ci coulé avec armes et bagages avec trois candidats en lice qui n'ont pas pu collecter tous ensemble, plus de 2 % des voix.

Pour nombre d'observateurs, l'échec est cuisant pour une composante aussi importante du paysage politique, d'autant plus qu'elle n'a pas su profiter comme il se doit de l'hécatombe des partis centristes et ceux au pouvoir puisque les efforts se sont concentrés sur une lutte acharnée entre Hamma Hammami et Monji Rahoui du front populaire (Gauche)

Après sa défaite, Youssef Chahed, arrivé bon 5ème, a appelé à unir les forces démocrates afin de remporter les élections législatives.

Il s'agit d'un "appel lancé tardif qui n'aura aucune résonance", estime  Ali Maoui. Les Tunisiens sont devenus, à ses yeux, allergiques à ce genre d'appels qui ne fait que provoquer leur désaffection de la politique, précisant qu'aujourd'hui, il est évident que le résultat de la présidentielle a déterminé les grands traits de celui des législatives.

Il estime ainsi que le parti de Nabil Karoui, poursuivi en justice pour "blanchiment d'argent" et "évasion fiscale", remportera suffisamment de sièges dans le prochain Parlement.

En revanche, et malgré le score de son candidat, Abdellatteh Mourou qui a mordu la poussière, le politologue souligne croit qu'Ennahdha qui a beaucoup perdu de son réservoir électoral lors de ce premier tour, est toujours concerné par les législatives et peut réaliser un nombre de voix qui lui préserverait sa place dans l’échiquier politique tunisien.

Du côté des progressistes, le rassemblement reste leur unique issue de secours même si rien n'indique que ce camp va réorganiser ses rangs lors des législatives et qu'un autre séisme est, donc, envisageable au prochain scrutin.

Le scrutin a prouvé que la plupart des Tunisiens préfèrent Kais et Karoui, deux hommes complètement contradictoires et totalement différents, en déclassant tous les candidats au pouvoir ainsi que ceux ayant un bloc parlementaire.

Selon Ezzeddine Mamdouh, sociologue et analyste politique, les résultats étaient prévisibles dans la mesure où la majorité des électeurs n'a pas vraiment voté par conviction.

Kais Saied, un constitutionnaliste « suspect » d’islamisme

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L'universitaire Kais Saied, qualifié au second tour de l'élection présidentielle anticipée, est né le 22 février 1958 à Tunis.

A Tunis on met en doute ses diplômes sans remettre en cause ses compétences de constitutionnaliste, et sa biographie indique qu’il a obtenu un diplôme d'études approfondies en droit international public de la Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis, un diplôme de l'Académie internationale du droit constitutionnel et un diplôme de l'institut international de droit humain à Saint-Rémo en Italie.

Il a entamé sa carrière professionnelle en tant que professeur à la Faculté de droit et des sciences économiques et politiques de Sousse en 1986. Il a ensuite enseigné à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis en 1999.

Kais Saied a aussi occupé le poste de directeur du département de droit public à la Faculté de droit et des sciences économiques et politiques de Sousse de 1994 à 1999.

Il était membre du groupe d'experts du Secrétariat général de la Ligue arabe entre 1989 et 1990 et expert auprès de l'Institut arabe des droits de l'Homme de 1993 à 1995.

Il a aussi occupé les postes de secrétaire général et de vice-président de l'association tunisienne du droit constitutionnel de 1990 jusqu'à 1995 et membre du conseil scientifique et du conseil de la direction de l'Académie internationale du droit constitutionnel depuis 1997 et président du centre de Tunis du droit constitutionnel pour la démocratie. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles traitant du droit constitutionnel.

D'après les chiffres fournis par le sondages de sortie d’urnes de "Sigma Conseil pour l’élection présidentielle anticipée du 15 septembre, les jeunes électeurs âgés entre 18 et 25 ans ont été nombreux à avoir voté pour Kaïs Saïd, qu’on soupçonne d’être le cheval de Troie des islamistes dont il peut avoir les voix au second tour face à Nabil Karoui, patron du parti Au Cœur de la Tunisie.

De fait, 37% de cette tranche d’âge ont voté pour le constitutionnaliste et 5,4% seulement ont voté pour le candidat Youssef Chahed, pourtant présenté comme le candidat des jeunes.

D'autre part, toujours selon Sigma Conseil, 20,3% des 26-45 ans ont voté en faveur de Kaïs Saïd et 13,3% ont opté pour Nabil Karoui. 19,9% des personnes âgées entre 46 et 60 ans ont voté pour Nabil Karoui contre 15,4% pour Abdelfattah Mourou, 13,3% pour Abdelkarim Zbidi, 10,3% pour Kaïs Saïd et 8,1% pour Youssef Chahed.

D'un autre côté, 15,3% des personnes âgées de plus de 60 ans ont voté pour Nabil Karoui. 15,3% pour Abdelkarim Zbidi, 13,5% pour Abdelfattah Mourou, 9,7% pour Youssef Chahed et 8,1% pour Abir Moussi.

Nabil Karoui, un "businessman" qu’on dit « sulfureux »


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Nabil Karoui candidat du parti "Qalb Tounes" (Au cœur de la Tunisie), qualifié au second tour de l'élection présidentielle anticipée, est né le 1er août 1963 à Bizerte.

Lauréat de l'Ecole de commerce à Marseille, il est co-fondateur du groupe Karoui and Karoui et fondateur de la chaîne de télévision "Nessma".

Le groupe qu'il dirige (médias et publicité) a ouvert son premier bureau au Maroc puis à Alger, Ryadh, Khartoum, Nouakchott et Tripoli.

Le lancement de "Nessma" a eu lieu le 16 mars 2007 via satellite. En 2009, Nabil Karoui a pris la direction de la succursale de télévision du groupe, Nessma TV.

En 2013, il crée l'association "Ness El Khir" rebaptisée, en 2016, "Khalil Tounes" au nom de son fils décédé. Les activités de l'association qui a pour vocation, selon son fondateur, "de venir en aide aux personnes nécessiteuses" sont diffusées par Nessma TV en prime time.

Plusieurs avertissements ont été adressés par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) à Nessma au sujet "des dépassements" commis par Nabil Karoui sur sa chaîne. La HAICA considère que "le cahier des charges régissant les chaînes de télévision privées interdit à toute chaîne de faire de la publicité à son propriétaire". Le conseil de la HAICA avait décidé, en avril 2019, la saisie du matériel de transmission de Nessma TV pour la "diffusion de ses émissions hors du cadre légal".

Membre fondateur de Nidaa Tounes en 2012, Nabil Karoui quitte le parti en 2017. Il crée son propre parti Qalb Tounes (Au cœur de la Tunisie), dont l'annonce est parue au journal officiel le 21 juin 2019.

En juin 2019, il annonce sa candidature à l'élection présidentielle. Il est rapidement donné en tête par la plupart des sondages. Le 18 juin, des amendements controversés, accusés de barrer la route à Karoui et Olfa Terras (3Aich Tounsi), sont adoptés par l'Assemblée des représentants du peuple. Les amendements interdisent ainsi la candidature de personnes ayant fait des dons à la population, bénéficié de financements étrangers ou de publicité politique au cours des douze mois précédant une élection, ou possédant un casier judiciaire.

Le 25 juin, 51 députés de Nidaa Tounes et du Front populaire déposent un recours pour inconstitutionnalité. Le jour même, il devient président d'un parti, Au cœur de la Tunisie, anciennement appelé Parti tunisien de la paix sociale. Il annonce en juillet suivant que son parti présente des candidats aux élections législatives dans 33 circonscriptions électorales.

En 2016, l'ONG I Watch l'accuse de blanchiment d'argent et de détournement de fonds vers l'étranger, via des sociétés-écran. 

Le 25 avril 2019, les équipements de Nessma sont saisis à la demande de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), qui indique que la chaîne émet sans licence depuis 2014 et ce « après des tentatives multiples pour trouver une solution précisera la HAICA qui, à l'instar de l'Instance supérieure indépendante pour les élections interdira à "Nessma", qui émet sans licence, de couvrir la campagne électorale.

Le 8 juillet, dans le cadre des accusations portées en 2016, il est inculpé pour blanchiment d'argent, de même que son frère Ghazi, ses biens sont gelés et il est interdit de sortie du territoire.

Il est arrêté le 23 août, à la suite d'un mandat d'arrêt émis par la chambre d'accusation de la cour d'appel de Tunis. Malgré son arrestation, sa candidature est maintenue, n'ayant pas été à ce jour condamné par la justice, ni privé de ses droits civiques.

Le 9 août, il est épinglé par l'ISIE pour avoir débuté sa campagne avant la date officielle. Le 28 août, pour les mêmes raisons, celle-ci ordonne à son équipe de campagne de retirer ses affiches portant le slogan "La prison ne nous arrêtera pas… Rendez-vous le 15 septembre".

*MAP