Présidentielle en Tunisie: Et l’inattendu arriva

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Tunis - Finalement, Kaïs Saïed, le candidat novice, sans parti, ni programme a été plébiscité par les électeurs tunisiens qui ont participé, dimanche, massivement au second et dernier round électoral.

Kaïs Saïed, qui sera le deuxième président de la deuxième république et le septième chef d'Etat dans l'histoire du pays, a été élu avec 72,71% recevant, selon les résultats officiels préliminaires annoncés lundi par l'Instance Supérieure Indépendante des Elections (ISIE), 2,77 millions de voix.

Cette large victoire, au demeurent attendue, au regard de la pale prestation fournie par son concurrent Nabil Karoui vendredi dernier lors d’un face à face télévisé et des scandales qui ont éclaboussé sa campagne, est censée conférer à son élection légitimité populaire et manifestement une influence dans un paysage en forte décomposition -recomposition.

Contrairement à l’indécision qui a prévalu au cours du premier tour de la présidentielle, du manque de visibilité qui a caractérisé les législatives, les électeurs ont accordé dimanche leur confiance à un candidat novice en politique, mais qui a refusé d’être un "vendeur de rêves" et s’est engagé à lutter contre la corruption et à faire prévaloir le droit et la loi.

Son principal atout, à l’origine de cette victoire éclatante et de l’intérêt qu’il a suscité chez les Tunisiens, fut sa probité, sa droiture, sa discrétion et sa proximité du Tunisien de la classe moyenne.

Manifestement, la démocratie tunisienne est sortie dimanche grande gagnante d’un marathon électoral éprouvant et parfois monotone et lassant.

Malgré toutes les imperfections et les dépassements constatés lors des différents scrutins, cette jeune démocratie, selon un grand nombre d’observateurs, a fait preuve d’une forte résilience face à des fortes turbulences et à des tentations de plus en plus tenaces de blocage.

Le plus important réside dans le fait que le pays a réussi à mener à nouveau des élections plus ou moins libres et transparentes et exprimant la volonté populaire.

Ce scrutin marque, en outre, le renforcement d’une nouvelle culture politique dans le pays, celle de l’alternance pacifique au pouvoir et de l’acceptation par tous les protagonistes du verdict des urnes.

Aujourd’hui, l’on peut se demander si la légitimité populaire dont est crédité le nouveau président tunisien, est une condition suffisante pour lui permettre de gagner en influence dans la vie politique et de conférer effectivité à des engagements pris pour améliorer le vécu des Tunisiens, lutter efficacement contre la corruption et donner au droit et à la loi leur primauté.

Une nouvelle page

La première réaction publique du nouveau président tunisien a été conforme à son slogan "le peuple veut", qu’il a développé tout au long de sa campagne, affirmant que "ce qui s’est passé est une révolution dans un cadre constitutionnel, avec la légitimité constitutionnelle".

Pour lui, "la Tunisie a ouvert une nouvelle page de son histoire". Face à la montée des inquiétudes et du flou qui a entouré son projet, il a tenu à calmer les esprits soutenant qu’il a "reçu les messages. Je les porterai en toute bonne foi et en toute responsabilité (...) pour essayer de construire avec nos moyens, une Tunisie nouvelle".

Tout en prenant acte de l'ampleur de la mission qui l’attend, il a tenu à rappeler que la continuité de l’Etat sera assurée, précisant que "nos relations à l’intérieur du pays se construiront sur la confiance et sur la responsabilité".

"Nous devons restaurer la confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Nous œuvrerons dans le cadre de la constitution", a-t-il insisté.

Il faut rappeler que le nouveau président élu né le 22 février 1958, est un professeur spécialiste en Droit constitutionnel. Dénommé tantôt "Robocop", tantôt "Robespierre", il a été l’une des figures marquantes de la télévision tunisienne après la révolution de 2011 où il a été souvent sollicité à présenter des analyses constitutionnelles. Il a été notamment membre du comité d’experts chargé de réviser le projet de la Constitution tunisienne en 2014.

Candidat inattendu, il avait été pourtant favori des sondages depuis plusieurs mois. Paradoxalement, ni les partis politiques, ni les électeurs n’avaient accordé d’importance à son ascension fulgurante. Candidat à la présidentielle, il arrivait même en tête du scrutin au premier tour avec 18,5% des voix.

Sans soutien politique apparent et optant pour campagne "minimaliste" qualifiée même parfois de "non-campagne", celui qui refusa longtemps de s’exprimer dans les médias est principalement soutenu par des jeunes diplômés organisés autour d’un noyau dur de fidèles à l’instar de son proche collaborateur Ridha Chiheb Mekki, surnommé "Lénine".

Dans l’entre-deux tours, Kaïs Saïed a réussi à obtenir des soutiens de tous bords, notamment du parti "Ennahdha" (islamiste), vainqueur des élections législatives qui a appelé ses partisans à voter pour lui massivement.

Il a bénéficié d’autres soutiens, à l’instar de la coalition "Al Karama", le Courant démocratique, l’Union Populaire Républicaine de Lotif Mraihi, du Mouvement du peuple et d’autres formations socio-démocrates et de la gauche tunisienne.

Otage des islamistes ?

Le programme du nouveau président s’articule autour d’une idée force : "Restituer au peuple le pouvoir de décision politique". Son programme est basé notamment sur la concrétisation des objectifs de la révolution de 2011 comportant notamment une réforme législative avec notamment un mandat révocable pour les élus locaux qui devraient élire les futurs députés du parlement.

Il a plaidé de faire passer la société tunisienne de l’Etat de droit à la Société de droit. Selon lui, les citoyens doivent assumer leurs responsabilités pour devenir des citoyens à part entière : "la loi doit exprimer réellement la volonté des citoyens, de la majorité. Il faut que la loi soit acceptée par tout le monde".

Il se prononcera également contre l’égalité dans l’héritage. Pour lui, "le texte islamique est basé sur la justice et non sur l’égalité".

Tout le monde est conscient de la mission extrêmement délicate du nouveau président tunisien, lui qui ne possède pas théoriquement une ceinture de sécurité au parlement à même de lui permettre de joindre la parole à l’action.

Les semaines à venir seront déterminantes pour Kaïes Saïed qui sera confronté à la réalité d’un terrain politique miné, d’une situation économique désastreuse et sociale très tendue.

De nombreux observateurs se demandent sur ses chances de réussir assumer pleinement ses responsabilités sans être l’otage du parti "Ennahdha" qui l’a soutenu à cor et à cris ainsi que sur les moyens dont il disposera pour répondre aux milliers de personnes qui ont cru en son discours, en sa méthode, en sa capacité à conduire le changement et à faire bouger les lignes.

Enfin, l’on s’interroge sur le message qu’il sera en mesure d’adresser aux Tunisiens pour qu’ils se remettent au travail, prennent conscience des enjeux et défis qui les attendent et qui exigent plus que jamais sacrifices, labeur et effort et application stricte de la loi.