Dessine-moi un jardin, le psaume de Abdejlil Lhajomri pour les Jardins d’Essais

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« J’aimerais inviter les artistes de tous pays, de mon pays, non à une restauration du Jardin d’Essais, non à une simple réhabilitation, mais à une « re-composition créative », qui fera de ce lieu, le lieu vivant d’un musée vivant de mille et une créations », écrivait, au printemps 2003, dans un texte anacréontique, AbdejlilLahjomri. Son rêve est en passe de se réaliser, et comme tout rêve, pas entièrement. Le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, alors président fondateur de Maroc Cultures et Mawazine Rythmes du Monde avait fait plancher une équipe sur la refondation des Jardins d’Essais à l’abandon pour les redessiner en « un parcours poétique, où les sensations visuelles et l’émotion esthétique voltigeraient des fleurs, aux sculptures, des sculptures aux fleurs, où les collections végétales rares et précieuses qui y survivent encore, s’ajouteraient aux collections artistiques que nos artistes y scelleraient. »

Depuis, que d’eau sous les ponts du Bouregreg. Les Jardins d’Essais ont été réhabilités, pas comme il les a fantasmés ni comme son équipe les a imaginés, et, cerise sur lesrosiers carmins, une jeunefemme, Bouchra Salih, les transforme, le temps d’une exposition (25 octobre au 16 novembre) en un musée pour la 2ème édition de l’exposition d’art contemporain «Etatsd’Urgence d’Instants Poétiques». Une réalisation qui ne peut, certainement, que le réjouir. Pour mémoire et pour les amoureux des beaux textes, ce chant qu’il a écrit à l’époque en préface à la plaquette qui offrait, ce qu’il aurait tant aimé, une « re-composition créative (des Jardins) et non une simple réhabilitation » :

Dessine-moi un jardin…

Ma ville est une ville-jardin. Elle était ainsi, voulue, capitale jardin d’un royaume où les jardins fleurissaient les mille et un reposoirs d’une histoire millénaire, je l’ai ainsi vécue, dans la page blanche de mon enfance, les passions de l’adolescence, les étonnements de l’âge adulte, les regrets d’une vieillesse à l’aube d’un siècle calciné. Alors, pour écrire ma ville, Rabat, je me suis rendu dans un de ses jardins, qui a toujours pour nom jardin d’Essais jadis flamboyant, aujourd’hui taciturne. Comme j’aimerais demain le voir scintiller des mille et une fleurs de son histoire à redessiner.

Combien de jeunes de ma ville, au cours des jours heureux de ce jardin, étaient venus, viennent encore, à l’ombre des frondaisons apprendre « à apprendre la vie » ? Ils seraient mille et un au nombre des feuilles des gravillea, des murraya ou des beaucernéa.

Combien de couples s’étaient jurés tous les jours serment de fidélité ; venus et revenus avec leurs enfants, leurs petits-enfants errer à la recherche des ficus macrophylla où ils avaient gravé, maladroitement, un cœur transpercé d’une flèche, comme si les serments ne se scellaient que dans le sang versé sur des rosiers orphelins des roses.

Ils seraient mille et un jeunes de ma ville qui, s’ils venaient avec moi revoir le jardin de mon enfance, de leur présent, mille et un qui découvriraient un jardin où s’étiolent leurs souvenirs, comme s’étiolent les eugénia, les euphorbes des Canaries, les hibiscus de Chine ou les lauriers du Portugal. Ils reverraient un jardin où les rêves n’émerveillent plus leurs attentes parce que les jasmins odorants n’embaument plus l’air, parce que meurent les marguerites en arbre, les cycas, les palmiers nains ou les buddleia de Madagascar ?

Ils diraient, avec moi, aux artistes de tout pays : venez dessiner un jardin, comme furent dessinés à l’aube du Maroc moderne, le jardin du Triangle de vue et ce Jardin d’Essais. Ils diraient, puisque Jean-Claude Nicolas Forestier les avaient esquissés en ces temps révolus pour ceux de son pays, redessinez-les pour ma ville, notre ville, pour la capitale au royaume des mille et un jardins.

C’est ce qu’ils diraient aux artistes de tout pays, de leurs pays pour redonner vie aux pruniers pourpres, aux yucca, aux jacobinia, aux aralia. Ils leurs diraient : redessinez-nous ce jardin, en « jardin d’art et d’essais », ou l’homme rencontrerait la nature ; la nature, l’art, et l’art l’homme dans un réel plaisir des couleurs, des parfums, et des sens.

Dessinez-nous un nouveau Jardin d’Essais, en un parcours poétique, où les sensations visuelles et l’émotion esthétique voltigeraient des fleurs, aux sculptures, des sculptures aux fleurs, où les collections végétales rares et précieuses qui y survivent encore, s’ajouteraient aux collections artistiques que nos artistes y scelleraient, et dans cette disposition spatiale, de volupté esthétique, en bonheur visuel, renouvelleraient le mystère de cet espace, qui palpite encore au cœur de ma ville, aux mille et un mystères.

Il m’a toujours semblé que l’art était la vie même. En s’inscrivant dans l’histoire d’une ville, l’acte de créer devient un geste d’urbanité, et redonne vie au mille et un espaces de toute ville.

La multitude, rare, précieuse, riche d’arbres, de plantes, de fleurs du Jardin d’Essais attendent la vie de ce geste d’urbanité de nos artistes, geste qui tarde à venir, parce que nous passons tous à côté d’un jardin qui se meurt.

On a sauvé un jardin à Barcelone, un autre à la Réunion, des artistes et mécènes voudraient en sauver un à Casablanca, à Essaouira. Si j’étais artiste, je redessinerai le jardin de ma ville, mécène je sauverai le jardin de ma ville, mais je ne suis ni artiste ni mécène.

On a restauré et réhabilité la medersa Ben Youssef, Tinmel, ou le Souk Nejjarine, et c’est bien, et c’est beau. Mais j’aimerais inviter les artistes de tous pays, de mon pays, non à une restauration du Jardin d’Essais, non à une simple réhabilitation, mais à une « re-composition créative », qui fera de ce lieu, le lieu vivant d’un musée vivant de mille et une créations.

Dessinez pour nos enfants, et les enfants de nos enfants, un nouveau jardin d’essais, espace vivant de nos espérances en ce temps où l’égoïsme des hommes, et leur aveuglement nous font craindre pour toutes les espérances.

Dessinez-moi, s’il vous plait, ce jardin comme une espérance

AbdeljlilLahjomri

Rabat, mai 2003