« M.M »

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Andrés Ordonès, ambassadeur du Mexique au Maroc, expose, du 7 février au 4 mars, à la Villa des Arts de Rabat son parcours au Maroc.45 images qui  illustrent l’amour d’un Mexicain pour le Maroc de ses rêves et de ses nostalgies

« Moi, je suis un voyageur. Je fais miens les paysages d’autrui », dit Andrés Ordonès. C’est en artiste-photographe qu’il s’approprie la singularité de l’Autre. Il n’est pas européen, mais il parle de la centralité de l’artiste et conscient que le regard de l’autre rend « exotique » celui qu’il observe, il n’hésite pas en tant que mexicain à abolir ce regard et à parler de son regard amoureux.

Cette exposition est une déclaration d’amour. Sereine, tendre, où pointe le regret de devoir un jour quitter l’objet aimé.  Parce que Andrés Ordonès est diplomate et un diplomate amoureux est toujours un amoureux malheureux. La séparation est consubstantielle à ce métier. C’est pourquoi certains écrivent des vers, d’autres peignent, sculptent ou deviennent collectionneurs pour garder auprès d’eux, en eux, les traces du pays entrevu, des êtres rencontrés, des parfums qui embaumaient leur présence, des sons qui les avaient bercés, des couleurs qui les avaient éblouis. Cette exposition est aussi un défi. Elle donne à voir à «l’imagé », le regard de l’Autre « l’imageant » et c’est un paradoxe consternant qui va s’installer, résider, dans cette confrontation risquée de deux regards.  « L’imageant » dit à « l’imagé », voilà comment je te vois, comment je te présente d’abord à toi, ensuite aux autres. Voilà qui tu es pour moi. C’est cette image que j’ai de toi. Mais ce qui rend cette confrontation plus complexe est le titre choisi par Andrés Ordonès à cette exposition, « Paysages Intérieurs ». C’est comme si l’artiste affirmait que les paysages d’autrui étaient des paysages intérieurs à soi, étaient soi et qu’il était lui, le même que l’autre. Il lui dit, au fond, je suis toi. C’est la dialectique du « Je est un Autre » du poète Rimbaud. C’est toute l’énigme de l’altérité du « Sois même comme un Autre » de Paul Ricœur.

Que dit à « l’artiste-diplomate-voyageur » son regard intérieur de ce qu’il voit de l’Autre. Il évoque l’hybridité. Le mot est réducteur. Il parle de complexité. Le mot est plus juste, plus riche, plus imagé. Et les images vont défiler, donnant à voir cette complexité, illustrant un équilibre fragile entre tradition et modernité. Une dualité sereine. A peine une photographie intitulée « Méfiance » qui montre un homme au regard haineux dévisager une femme voilée, apeurée et pressée. Assis sur le parvis d’une mosquée, un couple devise dans le respect de ce lieu sacré. Un garde, devant le Mausolée des Rois défunts, a une attitude quelque peu irrespectueuse. Des migrants sont là, témoins de cette terre comme terre d’accueil, de dialogue et de tolérance. L’exposition fait appel à plus de femmes que d’hommes, comme si l’avenir de cet univers était lié congénitalement au statut de la femme, à son avenir encore incertain. Leur sourire est malgré tout sourire d’espérance. La tradition, c’est le voile de ces femmes ; la modernité c’est le dévoilement de ces femmes. C’est ce que dit la dernière image, suggérant que l’histoire hésite, qu’elle oscille entre un passé encore prenant, encore pesant, et un futur naissant, timide et balbutiant : une modernité pas encore moderne puisqu’une jeune fille voilée peut s’adonner au street-art dans une modeste rue d’une capitale en expansion.

Un clin d’œil au présent politique : deux femmes sahraouies évoquent dans leur élégance et la noblesse de leur allure le Sahara Marocain et ce clin d’œil est si peu discret qu’il ne peut échapper au visiteur de l’exposition parce que ces femmes sont belles de la beauté flamboyante du Maroc saharien.

Andrés Ordonès donne à voir le Maroc comme s’il était un peu le Mexique, « à cheval (comme son pays) entre la tradition et la modernité ». Pays de grands défis, déterminés tous les deux à sauvegarder dans cette modernité irréversible les racines immémoriales de l’originalité de leurs cultures respectives.

Il y a dans ces photographies animant un esthétisme quelque peu aristocratique, une lumière éclatante et captivante. Est-elle produit de ces appareils sophistiqués qui souvent rivalisent avec l’inspiration de l’artiste ? Je veux croire plutôt au génie de celui qui les utilise parce que cette lumière est le reflet de celle qui émane de ces paysages intérieurs, lumière qui l’habite et l’habitera comme l’habite la musique, si douce, si sereine, si envoutante du Trio Jourban, qui berce des séquences filmées par une improvisation de Oud, étincelante.

J’ai choisi pour cette exposition le titre « M.M. », illustrant l’amour d’un Mexicain pour le Maroc de ses rêves et de ses nostalgies.

*Secrétaire Perpétuel de l’Académie du Maroc

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