L’avenir, des enjeux de puissance et de progrès formidables, mais aussi des risques extrêmes

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Jeudi 2 mai, l’Académie du Royaume du Maroc a soumis au débat « le passage du XXème au XXIème siècle ». Il y a certainement mieux pour exciter les curiosités, mais il faut se méfier des apparences. Derrière la banalité de l’intitulé se cachent toutes les promesses et les peurs de l’ère du tout technologique qui s’ouvre devant nous.  J’emprunterai la description de la raison des angoisses qui nous travaillent à Amine Maalouf, Libanais et Français, arabe et chrétien de culture musulmane, membre de l’Académie française:   « Le communisme a disparu et le capitalisme n'arrive pas à résoudre les problèmes. Les gens sont désespérés. Il n'y a aucun autre système et ce système ne fonctionne pas ».

Si seulement. Cette incapacité, ou mauvaise volonté du capitalisme à assumer ses responsabilités envers la planète, gangrène irrémédiablement les miracles croissants des algorithmes qui injectent dans toutes les parties du monde quotidiennement des bouleversements menaçant ses équilibres et lui faisant courir le risque de creuser les écarts et de provoquer dans de nombreuses régions des décrochages sans retour.

Horizon suffisamment peu reluisant pour que la thématique interpelle « les historiens et les chercheurs et les [invite] à une réflexion profonde sur le XXIème siècle, un siècle de transformation profonde, de la révolution numérique et technologique, d’un changement de l’ordre mondial avec une montée en puissance du néo-libéralisme, et sur son arrière plan historique le XXème siècle ».

L’enjeu de ce débat ainsi fixé par Abdejlil Lahjomri donne le ton de ce qu’est désormais l’implication, nouvelle, de l’Académie du Royaume dans la prospection des tendances lourdes qui façonnent déjà le présent et déterminent l’avenir. Il l’engage aussi à des résultats qu’elle devrait une fois qu’elle aura fait le tour du sujet, verser, il faut l’espérer, comme contribution à tout ce qui se fait dans ce domaine au Maroc.

En attendant, la parole a été donnée à l’académicien français, Gabriel de Broglie(1). Invité par le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume à raconter le récit de ce passage d’un siècle à un autre marqué par de fortes turbulences de toutes sortes, il est sur la même ligne de préoccupation de ses confères marocains : « nous sommes à un carrefour où beaucoup de choses s'accumulent, se croisent, nous déclarent-il. Elles sont à la fois exaltantes et assez ouvertes sur l'avenir. Il y a des enjeux de puissance et de progrès formidables, mais il y a aussi des risques extrêmes qui ne sont pas évalués et pour lesquels on ne crée pas de limites ou de combats. Nous sommes dans une situation instable sur laquelle il faut être très attentif. »

UN « chambre à part » à l’échelle mondiale

Le XXème siècle a vécu suffisamment longtemps pour assister à l’épuisement des idéologies porteuses d’utopie et de générosité. Malheureusement elles ont mal tourné. Les fameuses théories du ruissèlement qui ont rythmé sa fin sont tombées à l’eau. Au sein des sociétés et entre les sociétés les inégalités n’ont cessé de se creuser. La « main invisible » cher à Adam Smith qui voudrait que l’intérêt de chacun mu uniquement par l’intérêt personnel finirait par converger vers le bien commun ne semble pas pressée de se montrer. En lieu et place se sont les égoïsmes et les crispations identitaires qui tiennent le haut du pavé. Sur ce chapitre, je renvoie le lecteur au dernier ouvrage, bien pessimiste, d’Amine Maalouf, Le naufrage des civilisations que je vois bien dans les débats de l’Académie du Royaume.

Les débuts de ce XXIème siècle sont tout à l’Intelligence Artificielle (IA). Chaque jour on s’enfonce un peu plus dans le Big Data et l’univers des interconnexions. Une promesse merveilleuse d’une dangerosité indescriptible pour paraphraser Gabriel de Broglie. Ce qui se dessine sous nos yeux ce sont des sociétés où l’on vit en collectivité, mais chacun de son coté. Une vie en « chambre à part » à l’échelle mondiale. A terme, la conjonction de l’infotech et du biotech vont bouleverser nos modes de production et les modes de vie qu’ils génèrent.

Le chercheur israélien Yuval Noah Harari, un autre que l’Académie du Royaume serait bien inspirée d’inviter, décrit sobrement, mais sombrement le monde qui peut en découler : « Les algorithmes Big Data pourrait créer des dictatures digitales au pouvoir concentré entre les mains d’une minuscule élite tandis que la plupart des gens souffriraient non de l’exploitation mais de quelque chose de bien pire : d’être devenus inutiles. »

Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazone), nous donnent déjà une esquisse de ce monde manipulé par des mastodontes supranationales. La démocratie, la pire forme de gouvernement à l’exclusion de tous les autres, adorée de Churchill, est elle-même dans cette perspective menacée. En attendant, l’égoïsme des grands Etats alliant la force militaire, la puissance économique et la suprématie technologique, qui, à mon sens n’a pas été suffisamment développé par l’invité de l’Académie, réduit les idéaux de partage à des professions de foi.

Des pistes possibles

En présence de ces menaces, la rupture écologique, dont souvent les fauteurs ne sont pas les payeurs, parait à la limite une préoccupation de luxe. Le transfert des technologies dont on parle depuis les années soixante-dix du siècle dernier est un vœu pieux. La technologie est comme la liberté, elle ne se demande pas, mais se prend. Il faut « seulement » s’en donner les moyens. La voie du Japon est un cas à part, la Corée du sud a réussi sa révolution du Savoir dans un contexte international sans rapport avec l’actuel. Reste les modèles susceptibles de nous inspirer. Toute proportion gardée, la Chine bien sûr, l’Inde aussi, le Vietnam semble-t-il, qui serait en train de pointer son nez. Mais c’est surtout l’exemple indonésien qu’il faudrait visiter.

Un rapport de McKinsey prévoit que dans vingt ans l’Indonésie figurera parmi les six ou sept grandes puissances économiques mondiales.  Selon ces prévisions, seuls la Chine, les États-Unis, le Japon, le Brésil et la Russie se trouveraient alors devant l'archipel à cette date. Si les estimations de ce cabinet peuvent être sujettes à caution, il faut préciser que la plus ancienne banque anglaise Standard Chartered partage le même avis.

 Ce ne sont là sans doute que de pistes, mais où il est impératif et urgent pour les Marocains d’aller puiser de l’inspiration. Abdejlil Lahjomri qui a déjà engagé l’Académie du Royaume sur le développement de l’axe africain, et à travers le partenariat avec l’Académie française met à contribution une voie de communication traditionnelle, est certainement déjà dans l’enrichissement, par la diversification, de l’offre intellectuelle de l’institution dont il est secrétaire perpétuel. L’Académie deviendra ainsi ce qu’il espère, « un lieu de réflexion pour dynamiser le rôle de la pensée dans les sociétés auxquelles nous appartenons […et] une institution dans la cité, pour qu’elle soit un vecteur de culture, d’animation intellectuelle, et de sagesse. »

(1) CE SIÈCLE QUI NOUS FAIT PEUR À L’ACADÉMIE DU ROYAUME