Bagdad un théâtre de la contestation et de la culture

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La fumée des pneus en feu fait suffoquer. Les corps couverts de suie et de sang s'agitent et le son des balles résonnent. Ce pourrait être une scène du chaos des manifestations à Bagdad, mais cette fois-ci, c'est une pièce de théâtre.

Ali Essam, metteur en scène et acteur de 30 ans, est venu de loin, de la ville de Bassora, à 600 km de Bagdad, pour rallier l'emblématique place Tahrir, où la "révolution" passe aussi par le théâtre, le cinéma, la lecture ou la peinture.

Devant un public en larmes, lui et les autres membres de sa troupe rejouent la cohue des tirs sur les manifestants et l'horreur des jeunes fauchés pendant qu'ils filment en direct sur les réseaux sociaux les violences, avant de tous s'écrouler au sol, inanimés, dans un tableau final.

Devant le public, chaque acteur raconte à la première personne l'histoire d'un "martyr". Chaque comédien, à son tour, interroge un groupe parmi les spectateurs et parfois fonce sur l'un d'eux pour lui glisser dans la main un drapeau irakien avec un post-it.

"Martyr de Kerbala", est-il écrit sur l'un, "martyr de Bagdad", sur l'autre, "martyr de Nassiriya", proclame un troisième.

Car aujourd'hui, dit M. Essam à l'AFP, le visage encore maquillé de sang et ses habits déchirés couverts de charbon, tout a changé avec la "révolution", qui se poursuit depuis deux mois malgré près de 430 morts et quelque 20.000 blessés qui resteront pour beaucoup handicapés à vie.

"L'art joue enfin son vrai rôle: il porte la voix de l'Irak", affirme-t-il sur la place Tahrir, le coeur battant de la "révolution d'octobre" en Irak.

"Cinéma de la révolution" 

Loin des institutions officielles ronronnantes et partisanes ou qui s'autocensurent face à la montée en puissance des religieux ces dernières années, sur Tahrir, les tentes des artistes "sont un petit ministère de la Culture" parallèle, explique Mouslim Habib, jeune réalisateur à Bagdad.

Avec d'autres, tous les jours à la tombée de la nuit, il diffuse via un petit projecteur des documentaires, courts métrages et autres productions d'Irakiens de l'intérieur ou de l'étranger. Bientôt, assure-t-il, il montrera aussi "des films sur la révolution en Ukraine, en Egypte ou en Syrie".

Sous la tente du "Cinéma de la révolution" et sur les rangées de chaises qui en débordent, jeunes et vieux, hommes et femmes, manifestants et badauds se mêlent. Des policiers de passage viennent même jeter un oeil.

Ailleurs sur Tahrir, des poètes déclament leurs vers, des débats politiques et philosophiques s'organisent, des musiciens et des peintres redécorent la place. 

La culture est à tous les coins de rue. Et elle a même grimpé les étages du "restaurant turc", immense immeuble à l'abandon depuis les années 2000, où les jeunes manifestants se relaient sur les hauteurs pour avertir leurs camarades en contrebas des mouvements des policiers.

Dans ce qui était le parking de ce restaurant qu'aucun des jeunes manifestants n'a jamais vu, une petite bibliothèque est ouverte jour et nuit. Ce soir, c'est Moustapha, 20 ans, qui tient la permanence.

Fan de Dan Brown 

Passionné de romans, "surtout ceux de Dan Brown", Moustapha a dû arrêter l'école avant le bac pour aider sa famille à subvenir à ses besoins.

Aujourd'hui marié, il a travaillé dans une imprimerie et gagné quelques sous en vendant des bouteilles d'eau au milieu des embouteillages sous la chaleur écrasante de l'été à Bagdad.

Les livres, dit-il à l'AFP, c'est sa façon de poursuivre son éducation. Et c'est pour cela, que les jeunes doivent absolument lire dans un pays où 60% de la population a moins de 25 ans, mais où la classe politique, vieillissante, refuse de céder la place. 

La petite bibliothèque d'ouvrages d'occasion écornés, allant des romans américains traduits aux essais politiques en passant par les romans à l'eau de rose et les écrits théologiques, "c'est la culture", selon lui.

"C'est la preuve qu'on est éveillé, qu'on comprend ce qui se passe et qu'on cherche à se dépasser."

Tout le contraire de ce qu'affirment les plus âgés surpris de voir se réveiller "la génération PUBG", du nom de ce jeu de combat en ligne dont de nombreux manifestants ont adopté les codes.

"Mais oui, on est la génération PUBG, mais on est aussi une génération cultivée", lâche en riant Moustapha, avant de retourner à son livre.